La vraie morale se moque de la morale : le livre de Bertrand Vergely qui interroge notre époque
Bertrand Vergely analyse l’opposition libertaires-conservateurs, révélant comment chaque camp façonne la morale par rivalité et dépendance mutuelle.
Il arrive parfois qu’un livre tombe juste. Pas parce qu’il apporte des réponses nouvelles, mais parce qu’il pose enfin les bonnes questions. La vraie morale se moque de la morale.
Éloge de la finesse, le nouvel essai de Bertrand Vergely, appartient à cette catégorie rare. Philosophe et essayiste, familier des grandes voix de la tradition — de Pascal à Bergson, de Nietzsche à Simone Weil —, Vergely signe ici un texte dense mais étonnamment lisible, qui s’attaque à un mot devenu presque imprononçable : la morale.
Publié aux éditions Guy Trédaniel, l’ouvrage ne cherche ni à réhabiliter la morale à coups d’arguments, ni à l’enterrer sous les accusations d’hypocrisie. Il fait bien mieux : il démonte patiemment ce que nous appelons aujourd’hui morale, pour retrouver ce que ce mot a perdu en chemin.
Et dès le titre, le ton est donné. « La vraie morale se moque de la morale » : la formule de Pascal, reprise comme un fil conducteur, annonce un renversement. Ce livre ne parle pas de morale au sens des règles, des injonctions ou des bons sentiments affichés. Il parle de ce qui, en nous, sait quand quelque chose est juste — sans avoir besoin de le prouver.
Car le constat initial est sans appel. Jamais la morale n’a été aussi présente dans l’espace public, et jamais elle n’a semblé aussi vide. On moralise les comportements, les paroles, les intentions. On juge, on surveille, on corrige. Et pourtant, plus la morale est invoquée, moins elle est vécue.
Pour éviter ce malaise, on lui préfère souvent un mot plus doux, plus flexible : l’éthique. Vergely montre que cette substitution n’est pas anodine. L’éthique relève du style personnel, de la sensibilité, du contexte. La morale, elle, touche au principe. En la diluant dans l’éthique, on la rend inoffensive.
Le livre s’ouvre alors sur une scène familière : celle du conflit permanent entre libertaires et conservateurs. Les uns dénoncent l’ordre moral, les autres sa disparition. Les premiers réclament la liberté, les seconds la norme. À les entendre, tout les oppose.
Mais Vergely démonte cette opposition avec une précision presque chirurgicale. En réalité, écrit-il, ces deux camps fonctionnent sur la même logique : celle de l’affrontement. Chacun existe par son adversaire. Chacun a besoin de l’autre pour se sentir légitime.
Une morale prise en otage
Libertaires et conservateurs ne vivent pas la morale.Ils l’utilisent comme une arme symbolique.
En s’appuyant sur René Girard, l’auteur décrit un mimétisme profond : plus on s’oppose, plus on se ressemble. Les libertaires ne sont libres que contre les conservateurs ; les conservateurs ne sont moraux que contre les libertaires. Dans cette guerre de positions, la morale devient un prétexte. Elle cesse d’être une expérience intérieure pour devenir un signe d’appartenance.
C’est ici que Pascal revient au centre du livre. Lorsque le moraliste du XVIIᵉ siècle écrit que « la vraie morale se moque de la morale », il ne se fait pas libertin. Il distingue deux plans. D’un côté, la morale de l’esprit de géométrie : règles, calculs, conformité.
De l’autre, la morale de l’esprit de finesse : jugement vivant, sensible, incarné. Vergely reprend cette distinction et la déploie sur plus de cinq cents pages. La morale véritable, explique-t-il, ne se réduit jamais à des règles. Elle se vit de l’intérieur. Elle ne s’apprend pas : elle se reconnaît.
Les grandes figures morales de l’histoire n’ont d’ailleurs jamais été des donneurs de leçons. Socrate n’a pas expliqué la vertu ; il l’a incarnée. De même, la véritable éloquence, rappelle Pascal, ne se réduit pas aux règles de la rhétorique. Elle touche parce qu’elle est vécue. La morale fonctionne de la même manière : elle rayonne ou elle disparaît.
Pourquoi la morale moderne a perdu sa force
L’une des forces du livre est de montrer comment la morale s’est progressivement transformée en système de surveillance. En convoquant Michel Foucault, Vergely décrit une société où l’on ne cherche plus à être juste, mais à être conforme. On ne pense plus, on pense « bien ». On n’agit plus, on agit « correctement ». La morale devient une norme sociale intériorisée, un réflexe de jugement permanent.
Dans ce contexte, faire le bien n’est plus agir : c’est se regarder agir. C’est produire de la « bonne action », de la B.A., comme on produit un signal de vertu. Le monde se divise alors entre les « gens bien » et les autres. Or, souligne Vergely, la morale commence précisément là où cesse ce besoin d’être vu comme quelqu’un de bien.
Le piège de la bonne conscience
Quand on agit pour être moral, on ne l’est plus.La morale ne supporte pas la mise en scène.
Mais le livre ne s’arrête pas à la critique. Il propose une refondation. Une morale qui ne repose ni sur l’obéissance, ni sur la transgression, mais sur la vie elle-même. Être moral, dans cette perspective, ce n’est pas choisir le bien contre le mal.
C’est vivre en accord avec ce qui fait vivre. Le bien n’est pas le contraire du mal. Dès qu’on les oppose, on les rend dépendants l’un de l’autre. La vraie morale échappe à cette logique binaire.
Vergely convoque ici Bergson et son concept d’élan vital. La morale naît du mouvement même de la vie, de son désir d’être plus vivante. Elle ne commence pas par une loi extérieure, mais par un sentiment intérieur : le sentiment d’exister vraiment. Sentir que l’on est là, dans un monde réel. Cette expérience, pourtant élémentaire, est devenue rare. Nous vivons souvent à distance de nous-mêmes, absorbés par le conformisme, la performance, le regard des autres.
Le livre ose une thèse forte, presque provocatrice : la vie est intrinsèquement heureuse. Non parce qu’elle serait facile, mais parce qu’elle est vivante. Et c’est précisément parce qu’elle est fondamentalement bonne que sa négation fait souffrir. Quand nous sommes en accord avec la vie, nous le savons. Une paix s’installe. Quand nous nous en éloignons, l’inquiétude apparaît.
Le signe d’une morale vivante
Pas l’indignation.
Pas le jugement.
Mais la paix intérieure.
Dans cette perspective, morale et liberté cessent de s’opposer. La liberté n’est pas faire ce que l’on veut. Elle est la capacité de se tenir droit, de dire « je », d’être fidèle à soi. Lorsqu’on atteint ce point, la morale n’est plus une contrainte. Elle est la liberté même.
La vraie morale se moque de la morale n’est pas un livre de solutions rapides. C’est un livre qui oblige à ralentir, à sentir, à penser autrement. Il ne flattera ni les moralistes professionnels ni les contempteurs de la morale. Il s’adresse à ceux qui sentent confusément que quelque chose s’est perdu — et que la morale, loin d’être un problème, pourrait redevenir une réponse, à condition d’être vécue.








