
CactUs Lock face au coût économique du vol de vélos en France
Vols non déclarés, coûts assurantiels et frein à la mobilité : pourquoi le vol de vélos devient un enjeu économique majeur.
L’odeur arrive avant même que l’on comprenne ce qui se passe. Un choc sensoriel net, impossible à ignorer. C’est précisément sur cette réaction incontrôlable que parie CactUs Lock, une jeune startup française qui s’attaque à l’un des angles morts de la mobilité urbaine : le vol de vélos, un phénomène massif dont l’impact économique reste largement sous-estimé.
Chaque année en France, le nombre de vols de vélos est évalué entre 350 000 et 580 000, selon les sources, une fourchette élevée qui s’explique notamment par le faible taux de déclaration auprès des forces de l’ordre (TF1 Info).
Certaines enquêtes de victimisation, reprises par plusieurs acteurs du secteur du cycle, évoquent même jusqu’à 815 000 vols et tentatives sur une seule année, lorsqu’on intègre les faits non déclarés. Ces écarts illustrent une réalité bien documentée : le vol de vélos constitue un phénomène structurel, encore imparfaitement mesuré, mais massif.

Pour les particuliers, la perte est immédiate. La valeur moyenne déclarée d’un vélo à assistance électrique volé se situe autour de 1 200 à 1 500 euros, selon les données remontées aux assureurs (a.bike), alors que le prix d’achat de nombreux modèles dépasse aujourd’hui 2 000 euros, voire davantage pour les vélos cargo ou haut de gamme.
Pour les assureurs, ces montants se traduisent par une pression durable sur les sinistres.
Pour les collectivités, le phénomène agit comme un frein direct à l’adoption du vélo comme mode de transport quotidien, dans un contexte où les politiques publiques cherchent précisément à accélérer cette transition.
Ce frein intervient alors même que le parc de vélos électriques et cargos se chiffre désormais en plusieurs millions d’unités en circulation en France, porté par une croissance continue et par l’essor des usages professionnels et urbains. Dans ce contexte, la sécurisation du vélo tend à devenir un enjeu économique et assurantiel, et non plus un simple sujet d’équipement individuel.
Face à ce problème, le marché de l’antivol a longtemps répondu par une escalade mécanique : plus d’acier, plus de poids, plus de résistance. Or, comme l’ont montré plusieurs tests comparatifs publiés par la presse généraliste et spécialisée, aucun antivol n’est inviolable, y compris parmi les modèles les mieux notés, capables de résister quelques minutes aux outils des voleurs (Le Monde).
Cette limite a favorisé l’émergence de nouvelles approches, fondées sur la dissuasion et la technologie plutôt que sur la seule robustesse matérielle.

C’est dans ce contexte que s’inscrit CactUs Lock, fondée par Aïko Leroux, ingénieure chimiste de 23 ans, après le vol de son propre vélo électrique pourtant équipé d’un antivol réputé. Plutôt que de chercher à gagner du temps face à l’effraction, la startup fait un pari différent : empêcher la poursuite du vol dès les premières secondes.
Son antivol repose sur un principe inédit dans le secteur : en cas de tentative de coupe, il libère une très faible quantité de putrescine, une molécule naturellement associée à la décomposition organique.
Selon la startup, l’objectif n’est ni la douleur ni la sanction, mais le dégoût, suffisamment intense pour provoquer un abandon immédiat.
CactUs Lock indique que la molécule est utilisée à des concentrations non toxiques, conformes au cadre réglementaire, et que le dispositif a fait l’objet de tests indépendants.

À ce stade, il n’existe toutefois aucune publication scientifique ou réglementaire spécifique portant sur l’usage de ce type de dissuasion sensorielle dans un antivol grand public, une approche encore largement inédite sur ce marché.
Le système reste passif tant que l’antivol n’est pas attaqué. Une coupe partielle suffit en revanche à déclencher la diffusion du gaz sous pression. L’effet, décrit par la startup comme temporaire mais persistant, vise à rendre la poursuite du vol difficile et à dissuader toute récidive.
Un marché des antivols en mutation
Le marché évolue vers des solutions de plus en plus sophistiquées. De nombreux fabricants intègrent désormais capteurs de mouvement, alarmes sonores, traceurs GPS ou solutions connectées, témoignant d’un glissement vers des dispositifs à plus forte valeur ajoutée (Le Monde).
Les innovations dissuasives et comportementales s’inscrivent ainsi dans un mouvement de fond, plutôt que comme des initiatives isolées.
Cette diversification est déjà visible. Certains acteurs modifient la structure même du vélo pour en faire un antivol intégré, d’autres misent sur des alarmes sonores puissantes, capables de provoquer une réaction immédiate.
En parallèle, des solutions complémentaires comme les traceurs GPS, les balises Bluetooth ou le marquage obligatoire des vélos (Bicycode) sont de plus en plus adoptées, notamment par les collectivités, afin de faciliter la restitution des vélos volés (So Mobility).
La sécurité du vélo devient multicouche
Marquage, traçabilité, alarme, dissuasion : la protection du vélo repose désormais sur un empilement de solutions complémentaires, aucune n’étant suffisante seule.
CactUs Lock a franchi une étape objectivable : celle de la validation institutionnelle. L’antivol est certifié par la FUB et par le label Vélo SRA, utilisé par les assureurs pour évaluer l’éligibilité à la couverture (France Assureurs).
Dans un marché où la reconnaissance assurantielle conditionne largement l’achat, ce point constitue un levier stratégique déterminant.
Fabriqué à Romans-sur-Isère et développé depuis Lyon, le produit est positionné sur un segment plutôt premium, ciblant les vélos électriques, vélos cargo et usages urbains intensifs. Il ne vise pas l’entrée de gamme, mais une cohérence économique entre la valeur du vélo, le risque de vol et le niveau de protection attendu.
Cette phase de structuration industrielle s’accompagne désormais d’un changement de statut pour l’entreprise. Sur ses réseaux sociaux, la fondatrice a annoncé l’ouverture du capital de CactUs Lock et le lancement de sa première levée de fonds.
Selon elle, l’objectif est clairement identifié : accélérer la production et transformer le produit en un actif commercial à part entière. Aucun montant ni calendrier n’ont été rendus publics à ce stade.

« On quitte le confort du “on construit dans l’ombre”, et on entre dans une phase où il faut convaincre, aligner, projeter », écrit Aïko Leroux, évoquant un moment à la fois structurant et exposé pour une startup industrielle.
Financement et reconnaissance institutionnelle
CactUs Lock a remporté le Concours 4S du Crédit Mutuel Dauphiné Vivarais, qui distingue des projets intégrant des dimensions de sens, de solidarité, de société et de soutenabilité.
Une reconnaissance bancaire qui intervient à un moment clé de structuration pour la startup.
Antivol vélo : quand la dissuasion devient un enjeu économique
Selon la startup, l’intérêt du public et des professionnels du cycle s’est renforcé depuis le printemps 2025, avec un début de distribution dans des enseignes spécialisées, sans qu’aucun chiffre de ventes n’ait été rendu public.
Le passage de CactUs Lock dans « Qui veut être mon associé ? », diffusé le 8 janvier sur M6, marque une nouvelle phase de visibilité pour la jeune entreprise.
L’émission est reconnue pour ses effets rapides sur la notoriété et les prises de contact commerciales, sans que ces expositions ne préjugent à elles seules des résultats économiques à moyen terme.
La fondatrice décrit d’ailleurs cette exposition comme un test de solidité plus que comme une finalité.
« QVEMA n’est pas une ligne d’arrivée, mais un crash test », écrit-elle, soulignant l’écart entre le temps long de la construction industrielle et la brièveté de l’exposition médiatique.
Au-delà du grand public, l’entreprise cible des débouchés B2B : flottes de livraison, entreprises équipant leurs salariés, gestionnaires de parkings sécurisés ou collectivités territoriales.
Pour ces acteurs, la réduction du vol représente un enjeu budgétaire direct, en coûts évités, en primes d’assurance contenues et en investissements de sécurisation rationalisés.
Le vol, un coût structurel
- 350 000 à 580 000 vols estimés par an (TF1 Info)
- Jusqu’à 815 000 vols et tentatives selon les enquêtes de victimisation
- Valeur moyenne déclarée d’un VAE volé : 1 200 à 1 500 € (a.bike)
- Impact direct sur l’assurance et la mobilité urbaine
À 23 ans, Aïko Leroux incarne aussi une génération d’entrepreneurs industriels précoces, pour lesquels l’âge est moins un argument que un facteur d’exigence accrue.

« Entreprendre jeune, ce n’est pas que un avantage », écrit-elle, évoquant l’apprentissage accéléré, les erreurs répétées et la pression constante de la crédibilité.
Reste à voir si cette dissuasion sensorielle conservera son efficacité à grande échelle, tant en termes d’acceptabilité que de déploiement. Mais en s’inscrivant dans un marché des antivols en pleine mutation, où la technologie et le comportement prennent le pas sur la seule résistance mécanique, CactUs Lock illustre une tendance plus large : la sécurisation du vélo devient un enjeu économique à part entière.
Si elle se confirme dans le temps, cette approche pourrait transformer la sécurité des vélos et réduire durablement le coût du vol pour particuliers, assureurs et collectivités — en déplaçant enfin le rapport de force du côté de la dissuasion réelle.







