Accueil économie Pourquoi la croissance française reste bloquée autour de 1 %

Pourquoi la croissance française reste bloquée autour de 1 %

Stabilité, faible inflation, croissance molle : l’économie française en 2025 face à ses limites structurelles. Analyse issue du rapport de Lucile Bembaron (Asterès)

0
Croissance modérée, inflation en recul : l’économie française reste stable en 2025, sans pour autant enclencher une dynamique durable
Croissance modérée, inflation en recul : l’économie française reste stable en 2025, sans pour autant enclencher une dynamique durable
Bilan économique de la France en 2025 selon Lucile BEMBARON, économiste chez Asterès

Article réalisé à partir de la note de synthèse de Lucile BEMBARON, économiste chez Asterès

Croissance, inflation, dette : le paradoxe de l’économie française en 2025

La désinflation rapide soutient le pouvoir d’achat mais ne suffit pas à relancer la consommation ni l’investissement privé.

À en juger par les principaux indicateurs macroéconomiques, la France ne va ni mal ni vraiment bien. Elle avance à bas bruit, sans accident majeur, mais sans accélération visible.

À la différence de nombreuses économies européennes, elle a évité à la fois la récession et l’emballement inflationniste. À la différence aussi des pays les plus dynamiques, elle peine à transformer cette stabilité en véritable élan.

En 2025, l’économie française donne le sentiment d’un équilibre fragile : suffisamment robuste pour tenir, trop engourdie pour convaincre.

Dans son classement annuel de performance économique, publié début décembre, The Economist place pourtant la France au onzième rang mondial, devant les États-Unis, le Japon ou l’Allemagne. Un résultat qui surprend, tant le discours économique national reste dominé par l’inquiétude.

Capture d’écran du site Le Figaro
Capture d’écran du site Le Figaro

Mais ce classement agrège des indicateurs de court terme — inflation, croissance, emploi, marchés financiers — sans intégrer la question centrale des finances publiques. Or c’est précisément là que se niche le malaise français.

Selon la dernière note de conjoncture de la Banque de France, la croissance atteindrait 0,9 % en 2025. Un chiffre modeste, mais désormais récurrent. Depuis la sortie de crise sanitaire, l’économie française oscille autour de ce rythme, bien loin des standards observés avant 2008. Cette répétition dit quelque chose de plus profond qu’un simple ralentissement cyclique : elle suggère une économie installée dans un régime de croissance basse, mais stable.

L’année 2025 se distingue néanmoins par un fait rare : une désinflation rapide sans passage par la récession. D’après l’Insee, l’inflation s’établissait à 0,9 % en novembre en glissement annuel, largement tirée vers le bas par la diminution des tarifs réglementés de l’électricité. Hors énergie et alimentation, l’inflation sous-jacente reste contenue autour de 1,6 %, signe d’une économie peu soumise aux tensions de demande.

Cette situation fait de la France une exception en Europe.

Une singularité française dans la zone euro

Selon Eurostat, l’inflation harmonisée atteignait 2,1 % en novembre dans la zone euro, contre 0,8 % en France. Un écart inédit, alors que la moyenne historique n’excède pas 0,2 point.

Ce différentiel complique la politique monétaire de la Banque centrale européenne. Après avoir ramené ses taux directeurs de 4 % à 2 % entre mi-2024 et mi-2025, la BCE a opté pour une pause prolongée. Une décision adaptée à l’Espagne, où la croissance reste soutenue mais l’inflation élevée, ou à certains pays nordiques, où la productivité amortit le choc des taux. Pour la France, en revanche, ce statu quo agit comme un frein supplémentaire.

Les taux obligataires demeurent élevés et renchérissent le coût du financement public. Selon l’Agence France Trésor, l’État devra lever 310 milliards d’euros en 2026, soit près de 10 % du PIB. À mesure que la dette est renouvelée à des taux plus élevés, la charge d’intérêts progresse mécaniquement, réduisant encore les marges de manœuvre budgétaires.

Une économie protégée, mais peu propulsive

La faiblesse des moteurs internes apparaît clairement du côté des ménages. Malgré la désinflation, la consommation n’a progressé que de 0,4 % en 2025. D’après l’Insee, le taux d’épargne atteint 18,5 % du revenu disponible brut, contre environ 15 % avant la crise Covid. Ce niveau élevé traduit une prudence durable, nourrie par l’incertitude sur l’emploi, la fiscalité et la trajectoire budgétaire.

Cette retenue pèse sur les secteurs dépendants de la demande intérieure : commerce, équipement du logement, automobile thermique. À l’inverse, certaines filières concentrent une part croissante des nouveaux investissements industriels.

Les projets liés aux batteries électriques, à la transition énergétique ou aux data centers représentent une fraction significative des annonces récentes. Le numérique industriel, la cybersécurité et certaines niches de l’agroalimentaire à forte valeur ajoutée montrent également des signes de dynamisme.

Mais ces impulsions restent ciblées.

Réindustrialisation : un mouvement réel, encore trop étroit

Batteries, hydrogène, numérique : les projets existent, mais leur poids reste insuffisant pour transformer rapidement la structure productive et compenser le recul de secteurs industriels traditionnels.

L’investissement des entreprises, longtemps freiné par l’instabilité politique née de la dissolution de juin 2024, montre un léger redémarrage depuis l’été 2025. Cette reprise demeure fragile. Les inquiétudes se déplacent désormais vers la perspective d’un alourdissement de la fiscalité en 2026. Dans ce contexte, l’État joue surtout un rôle d’amortisseur : il soutient, protège, stabilise — sans toujours parvenir à orienter clairement l’effort productif.

La question de la compétitivité reste centrale. Le coût horaire du travail demeure supérieur à celui de l’Italie et proche de l’Allemagne, sans que la spécialisation productive française n’offre systématiquement le même positionnement sur les segments à très forte valeur ajoutée.

L’euro, relativement stable, n’est ni un handicap majeur ni un levier décisif. Le frein est structurel : productivité insuffisante, diffusion inégale de l’innovation, montée en gamme incomplète.

Les dépenses de R&D représentent un peu plus de 2 % du PIB, selon les données Insee et Eurostat, en deçà des ambitions européennes. Les brevets progressent, mais restent concentrés dans quelques grands groupes. La digitalisation avance rapidement dans les grandes entreprises, plus lentement dans les PME, limitant les gains de productivité à l’échelle macroéconomique.

À ces fragilités s’ajoute un facteur souvent sous-estimé : la démographie. Le vieillissement de la population et la progression plus lente de la population active pèsent mécaniquement sur la croissance potentielle. Sans choc de productivité ou d’investissement massif, ce plafond risque de s’abaisser durablement.

Les conséquences sont aussi sociales. Le chômage reste contenu, mais celui des jeunes demeure nettement supérieur à la moyenne nationale, en particulier pour les moins qualifiés. Cette insertion fragile alimente un sentiment de stagnation qui nourrit la prudence des ménages — et referme le cercle de la croissance molle.

Pour 2026, la Banque de France anticipe une croissance proche de 1 %. Insuffisant, toutefois, pour infléchir la trajectoire des finances publiques : le déficit resterait supérieur à 5 % du PIB. L’économie française apparaît ainsi comme une économie « édredon » : elle amortit presque tous les chocs, mais transforme rarement la stabilité en dynamique.

La France en chiffres : stabilité sans élan

  • Croissance 2025 : +0,9 % (Banque de France)
  • Inflation 2025 : 0,9 % (Insee)
  • Inflation zone euro : 2,1 % (Eurostat)
  • Consommation des ménages : +0,4 %
  • Taux d’épargne : 18,5 % (Insee)
  • Déficit public 2026 : > 5 % du PIB
  • Dette à refinancer en 2026 : 310 Md€ (Agence France Trésor)
  • Dépenses de R&D : ≈ 2 % du PIB

Chute

La France a perfectionné l’art de l’amortissement économique. Mais une économie ne se juge pas seulement à sa capacité à encaisser les chocs. À force de privilégier la protection sur l’impulsion, elle risque de découvrir qu’on peut très bien tenir debout… sans jamais avancer.

Laisser un commentaire