Préférence européenne : comment SMEunited veut améliorer l’accès des PME aux marchés
L’organisation européenne représentant les petites entreprises propose plusieurs pistes pour faciliter leur participation aux appels d’offres et renforcer leur place dans l’économie du continent.
Lorsqu’une ville européenne achète des trains ou construit une ligne de métro, le contrat peut aujourd’hui être remporté par un groupe étranger fortement soutenu par son État.
Cette situation, longtemps considérée comme le prolongement naturel de l’ouverture commerciale de l’Union, alimente désormais un débat croissant à Bruxelles : celui d’une possible « préférence européenne ».
L’idée consiste à accorder, dans certaines politiques publiques — marchés publics, programmes de financement ou dispositifs de soutien industriel — un avantage aux entreprises produisant ou investissant sur le territoire de l’Union européenne.
La notion reste toutefois largement débattue. Elle ne correspond pas aujourd’hui à une politique unique clairement définie, mais plutôt à un ensemble d’outils potentiels discutés dans le cadre d’une réflexion plus large sur la compétitivité et la politique industrielle européennes.
Le contexte international, lui, a profondément changé. Les États-Unis ont engagé près de 369 milliards de dollars d’incitations publiques pour les technologies climatiques et industrielles dans le cadre de l’Inflation Reduction Act, tandis que la Chine poursuit depuis plus d’une décennie une stratégie industrielle particulièrement offensive dans plusieurs secteurs technologiques.
Face à ces politiques assumées, l’Union européenne cherche désormais à concilier deux objectifs longtemps perçus comme contradictoires : préserver l’ouverture de son marché tout en renforçant sa capacité industrielle dans les technologies clés.
Ce débat a été relancé notamment par le rapport sur la compétitivité présenté par Mario Draghi, qui insiste sur la nécessité pour l’Europe de consolider sa base productive et son autonomie stratégique dans un environnement international plus concurrentiel.
Dans une note publiée en février 2026, SMEunited — organisation européenne représentant les fédérations nationales de PME et d’artisans — propose plusieurs pistes pour encadrer un éventuel mécanisme de préférence européenne.
L’organisation souligne toutefois qu’une réorganisation des chaînes d’approvisionnement industrielles nécessite du temps et pourrait entraîner, à court terme, des coûts supplémentaires pour les entreprises comme pour les consommateurs.

Plusieurs instruments possibles
Dans les discussions européennes, la préférence européenne ne renvoie pas à un instrument unique.
Une première piste concerne les marchés publics, qui représentent environ 14 % du PIB de l’Union européenne selon les estimations généralement utilisées par la Commission européenne. L’introduction de critères spécifiques pourrait favoriser les entreprises produisant une part significative de leur valeur ajoutée dans l’Union.
D’autres outils sont régulièrement évoqués : subventions ciblées pour des technologies jugées stratégiques, exigences de contenu local dans certains programmes industriels ou conditions particulières d’accès aux financements publics.
Ces dispositifs ne sont pas entièrement nouveaux. Plusieurs initiatives récentes s’inscrivent déjà dans une logique plus large de politique industrielle visant à renforcer les capacités de production industrielle sur le territoire européen.
C’est notamment le cas du EU Chips Act, destiné à soutenir le développement d’une industrie européenne des semi-conducteurs, ou encore des programmes européens visant à structurer les filières industrielles des batteries et de l’hydrogène.
Dans certains appels d’offres ferroviaires européens, par exemple, des groupes étrangers soutenus par des politiques industrielles nationales peuvent rivaliser avec des entreprises européennes sur un marché pourtant financé en grande partie par des fonds publics européens.
Ce type de situation nourrit le débat sur l’opportunité d’introduire des mécanismes de préférence dans certains secteurs.

Des secteurs jugés stratégiques
Toutes les activités économiques ne présentent pas les mêmes enjeux de souveraineté industrielle.
Les réflexions européennes se concentrent donc sur certaines chaînes de valeur considérées comme stratégiques :
- semi-conducteurs,
- batteries,
- hydrogène bas carbone,
- technologies numériques ou encore
- matières premières critiques.
Dans ces secteurs, la capacité de production européenne peut constituer un facteur de résilience économique. Les crises récentes — pandémie de Covid-19, tensions géopolitiques, perturbations logistiques — ont en effet mis en évidence la dépendance du continent dans plusieurs domaines essentiels.
Les organisations patronales, dont SMEunited, rappellent toutefois que les capacités industrielles européennes restent parfois limitées. Elles alertent également sur le risque de concurrence jugée déloyale dans certains secteurs, notamment lorsque des importations à bas coût bénéficient de soutiens publics importants ou ne respectent pas les mêmes standards environnementaux ou sociaux que les producteurs européens.

Comment définir une production européenne ?
La mise en œuvre d’un principe de préférence européenne soulève une question technique majeure : comment définir précisément ce qu’est une production européenne dans une économie globalisée ?
Le lieu de fabrication constitue un premier critère, mais il ne suffit pas toujours dans des chaînes de valeur complexes. D’autres éléments peuvent entrer en ligne de compte :
- la part de valeur ajoutée produite dans l’Union,
- l’origine des composants,
- le contrôle des technologies clés ou encore la
- propriété de l’entreprise.
Une piste souvent évoquée consiste à introduire des règles de contenu local, exigeant qu’une proportion minimale de la valeur d’un produit ou d’un service soit créée au sein de l’Union européenne.
Ces critères pourraient être appliqués dans les marchés publics, certains programmes industriels ou les dispositifs de financement.
Certains acteurs industriels proposent également d’intégrer d’autres dimensions de la compétitivité, comme
- la protection de la propriété intellectuelle,
- la capacité d’innovation ou encore la
- contribution aux objectifs de l’économie circulaire.
L’enjeu consiste toutefois à éviter des règles trop complexes qui pourraient, paradoxalement, pénaliser les entreprises européennes elles-mêmes.

L’enjeu particulier des PME
Pour les petites et moyennes entreprises, la question de la complexité administrative est centrale.
Les procédures d’accès aux marchés publics européens sont déjà souvent perçues comme difficiles d’accès pour les structures de taille modeste. En pratique, malgré leur poids économique, les PME participent moins aux marchés publics européens que les grandes entreprises, qui disposent de ressources administratives et juridiques plus importantes pour répondre à des appels d’offres complexes.
Les organisations représentant les PME insistent donc sur la nécessité de règles simples et proportionnées afin que l’ensemble du tissu industriel européen puisse bénéficier d’éventuelles mesures de préférence.
Dans les débats sur la politique industrielle européenne, cette approche est souvent résumée par le principe « Think Small First », qui consiste à concevoir les politiques publiques en tenant d’abord compte des contraintes spécifiques des petites entreprises.

Le défi persistant du marché unique
Au-delà de la question de la préférence européenne, un autre facteur continue de peser sur la compétitivité du continent : les barrières internes au marché unique.
Malgré plusieurs décennies d’intégration économique, les entreprises doivent encore composer avec des réglementations nationales divergentes, des normes techniques différentes ou des procédures administratives hétérogènes.
Selon des estimations du Fonds monétaire international (FMI), ces obstacles équivaudraient à des droits de douane implicites d’environ 44 % sur les biens et 110 % sur les services au sein même de l’Union européenne. Ces estimations font toutefois l’objet de débats méthodologiques dans la littérature économique.
Plusieurs travaux économiques suggèrent qu’une réduction significative de ces frictions pourrait générer jusqu’à 713 milliards d’euros de croissance supplémentaire pour l’économie européenne, même si ces estimations dépendent des scénarios retenus.

La question de la réciprocité
Un autre principe apparaît de plus en plus souvent dans les débats économiques européens : celui de la réciprocité.
L’idée est simple : conditionner l’ouverture du marché européen — notamment dans les marchés publics — à un niveau d’ouverture comparable chez les partenaires commerciaux.
Plusieurs organisations économiques soulignent en effet que certains pays affichent formellement une ouverture de leurs marchés publics tout en maintenant, dans la pratique, des obstacles administratifs, réglementaires ou techniques qui limitent fortement l’accès réel des entreprises étrangères.
Dans cette perspective, la préférence européenne ne viserait pas nécessairement à restreindre les échanges, mais plutôt à rééquilibrer les conditions de concurrence entre entreprises européennes et acteurs internationaux.
Les propositions discutées dans ce cadre restent d’ailleurs géographiquement inclusives. Plusieurs acteurs économiques soulignent que des entreprises établies dans des pays étroitement intégrés au marché européen — notamment au sein de l’Association européenne de libre-échange (AELE) ou dans des États liés à l’Union par des accords de libre-échange approfondis — pourraient continuer à participer à ces marchés dans des conditions proches de celles des entreprises européennes.

Un débat sur la compétitivité européenne
Au-delà des outils techniques, la discussion sur la préférence européenne révèle une évolution plus profonde dans la manière dont l’Europe aborde sa compétitivité. La question de la compétitivité européenne occupe aujourd’hui une place centrale dans les débats économiques au sein de l’Union.
La préférence européenne constitue un instrument potentiel. La politique industrielle européenne renvoie plus largement aux programmes de soutien aux secteurs stratégiques. Quant à la réciprocité commerciale, elle vise à garantir que l’ouverture du marché européen s’accompagne d’un accès équivalent pour les entreprises européennes à l’étranger.
Pendant plusieurs décennies, l’Union a largement misé sur l’ouverture commerciale et la concurrence comme moteurs de croissance.
Mais l’intensification des rivalités industrielles mondiales pousse aujourd’hui les responsables européens à adopter une approche plus large, combinant marché unique, politique industrielle et renforcement de l’industrie européenne.
Car derrière la notion de préférence européenne se joue une question plus vaste : dans un monde où les grandes puissances assument de plus en plus ouvertement leurs stratégies industrielles, l’Europe doit-elle continuer à s’appuyer principalement sur l’ouverture de son marché, ou se doter à son tour d’outils plus affirmés pour défendre sa base industrielle ?
















