Comment le CNES contribue à Wikipédia sans intervenir sur les contenus
Consultée par 85 % des Français, Wikipédia bénéficie d’un niveau de confiance supérieur aux réseaux sociaux et aux outils d’intelligence artificielle.
Pendant longtemps, Wikipédia a été regardée comme un outil pratique mais secondaire, toléré plus que respecté. Une encyclopédie gratuite, écrite par des bénévoles, utile pour vérifier une date ou un concept, mais difficilement comparable aux institutions du savoir ou aux grandes plateformes numériques.
Vingt-cinq ans après sa création, ce regard a profondément changé. Wikipédia est devenue l’une des infrastructures les plus sollicitées du web mondial, un socle invisible sur lequel repose une large part de l’économie de la connaissance — et, de plus en plus, de l’intelligence artificielle.
Avec près de 15 milliards de consultations mensuelles, plus de 65 millions d’articles et une présence dans presque toutes les langues, Wikipédia n’est plus un simple site : c’est un bien commun stratégique.
En France, 85 % de la population la consulte et 75 % lui accordent leur confiance, un niveau supérieur à celui des réseaux sociaux ou des outils d’IA générative.
Ces chiffres, issus d’une enquête déclarative menée auprès de plus de 2 000 personnes, traduisent moins une adhésion aveugle qu’un réflexe devenu central : Wikipédia est désormais un point d’entrée quasi systématique dans l’espace informationnel.
Ce succès repose sur un modèle radicalement différent de celui des grandes plateformes. Pas de publicité, pas d’algorithme de recommandation, pas de personnalisation des contenus.
La visibilité n’est pas optimisée pour l’attention, mais conditionnée à la vérifiabilité des sources et au consensus communautaire. Un fonctionnement à rebours des standards du web contemporain — et précisément ce qui fonde aujourd’hui sa crédibilité.
Wikipédia en chiffres clés, 25 ans après sa création
- Près de 15 milliards de consultations mensuelles dans le monde
- Plus de 265 000 contributeurs bénévoles
- 85 % des Français utilisateurs, 75 % de confiance déclarée
- Environ 2 % des lecteurs financent l’ensemble du modèle par le don
Un modèle économique vertueux, mais structurellement fragilisé
Derrière cette réussite se cache pourtant une fragilité croissante. Wikipédia repose presque exclusivement sur les dons individuels, versés par une minorité de ses lecteurs. Un modèle longtemps présenté comme une alternative éthique au capitalisme de plateforme, mais qui se heurte désormais à l’industrialisation massive des usages numériques.
Depuis l’essor de l’intelligence artificielle générative, la pression technique a changé d’échelle. Plus de la moitié du trafic vers les sites Wikimédia provient aujourd’hui de requêtes automatisées.
Ces bots ne sont pas uniquement malveillants : il s’agit majoritairement de crawlers industriels opérés par des moteurs de recherche, des entreprises d’IA ou des agrégateurs de données, qui aspirent textes et images pour entraîner des modèles ou alimenter des services commerciaux.
Cette extraction massive a des conséquences directes : hausse rapide des coûts de bande passante, sollicitation accrue des serveurs, complexification de la maintenance. Or, dans la majorité des cas, cette exploitation ne génère aucun retour financier proportionnel.

Wikipédia est ainsi devenue un fournisseur central de matière première cognitive, sans bénéficier pleinement de la valeur qu’elle permet de créer.
Pour répondre à cette asymétrie, la Wikimedia Foundation a lancé Wikimedia Enterprise, une offre payante destinée aux utilisateurs intensifs. Une initiative pragmatique, mais loin de faire l’unanimité.
Certains contributeurs y voient une reconnaissance nécessaire de la valeur produite ; d’autres redoutent une dépendance accrue vis-à-vis des grandes entreprises technologiques et une remise en cause progressive de l’égalité d’accès.
À 25 ans, Wikipédia change de posture : résister ne suffit plus, il faut s’allier
C’est dans ce contexte que la question des partenariats devient centrale. Longtemps, Wikipédia a cultivé une forme de retrait stratégique : accueillir les contributions, ouvrir les contenus, mais éviter toute alliance structurante susceptible d’influencer le projet.
Cette posture évolue. À 25 ans, l’encyclopédie libre assume désormais des coopérations ciblées, conçues comme des leviers de fiabilité et de soutenabilité, sans transfert de pouvoir éditorial.
Le partenariat noué avec le Centre national d’études spatiales (CNES) illustre ce tournant.
Objectif : renforcer la qualité et la fiabilité des contenus liés au climat, à l’observation de la Terre et aux sciences spatiales, en facilitant l’ouverture de données publiques, la mise à disposition de ressources sous licence libre et l’implication directe de chercheurs dans l’écosystème wikimédien.
Concrètement, le CNES n’écrit pas Wikipédia. Il forme ses chercheurs aux règles encyclopédiques, ouvre des bases de données, verse des contenus sur Wikimedia Commons. La rédaction, la hiérarchisation et la validation restent entre les mains des bénévoles. Une ligne rouge que Wikimédia se garde de franchir.
Ce type de partenariat marque une évolution stratégique majeure. Wikipédia ne se contente plus d’agréger le savoir existant : elle devient un intermédiaire actif entre institutions productrices de connaissances et citoyens, dans une logique de coproduction ouverte.
Une position qui la rapproche, de facto, d’une forme de service public numérique — sans statut officiel, mais avec une responsabilité croissante.
Partenariats : une ligne de crête assumée
- Pas de contrôle éditorial accordé aux partenaires
- Priorité aux institutions scientifiques, culturelles et éducatives
- Refus des partenariats commerciaux et du sponsoring éditorial
- Débats internes constants sur les risques d’institutionnalisation
Neutralité, gouvernance et désinformation : des équilibres sous tension
Cette stratégie partenariale ne va pas sans débats. À mesure que Wikipédia devient un acteur central de la lutte contre la désinformation, la frontière entre coopération et politisation devient plus floue. Projets européens, outils de détection des manipulations, dialogues avec des institutions publiques : autant d’initiatives nécessaires, mais potentiellement sensibles.
Des contributeurs historiques s’interrogent : jusqu’où coopérer sans devenir un arbitre officiel du vrai et du faux ? Comment participer à la sécurité informationnelle sans perdre l’autonomie communautaire qui fonde la légitimité du projet ? Ces questions traversent le mouvement Wikimédia, sans réponse définitive.
Dans le même temps, la fatigue des bénévoles, la complexité croissante des règles et la difficulté à renouveler les contributeurs expérimentés fragilisent le modèle humain sur lequel repose l’encyclopédie. Plus Wikipédia devient centrale, plus la charge qui pèse sur ses communautés s’alourdit.

Une encyclopédie toujours incomplète, malgré sa maturité
À ces tensions s’ajoutent des critiques plus anciennes, que les 25 ans n’ont pas effacées. Moins de 20 % des biographies concernent des femmes. De nombreuses régions du monde, langues minoritaires et cultures restent sous-documentées. Les partenariats avec des institutions culturelles, éducatives et scientifiques visent aussi à corriger ces déséquilibres, sans garantir leur disparition.
Pour plusieurs chercheurs, Wikipédia n’est pas seulement un miroir du monde, mais de ceux qui ont les moyens matériels et symboliques de l’écrire. Une limite que le projet reconnaît, tout en cherchant à la réduire par des alliances ciblées et des programmes de formation.
Un bien commun arrivé à l’âge des choix
À 25 ans, Wikipédia n’est ni une utopie intacte ni une institution figée. Elle est un compromis instable entre idéal démocratique, contraintes techniques et réalités économiques. Sa singularité tient à sa capacité à absorber les conflits sans se dissoudre.
L’enjeu n’est plus de savoir si Wikipédia est utile — elle est devenue indispensable — mais si les sociétés qui s’en servent quotidiennement sont prêtes à reconnaître ce qu’elle est devenue : une infrastructure critique du savoir, libre mais vulnérable, contrainte désormais de nouer des partenariats pour rester indépendante.
L’anniversaire n’est pas une célébration. C’est un moment de bascule.
En fêtant ces 25 ans, nous signons un pacte pour l’avenir : celui de faire du numérique un espace d’apprentissage et de débat, et non un champ de bataille.
Pour le quart de siècle à venir, notre mission reste la même : défendre la connaissance libre comme le trésor le plus précieux de notre siècle, souligne Rémy Gerbet,Directeur exécutif de Wikimédia France.
Ce travail de l’ombre a un coût, et notre indépendance est notre plus grande force. Elle ne repose que sur une chose : votre générosité.
Pour que nous puissions continuer à protéger le savoir libre et ceux qui le font vivre, j’ai besoin de vous.
👉 Soutenez nos actions et faites un don ici : https://lnkd.in/egHaGmzB














