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Avec De bonne famille, Mayada Boulos interroge le prix de l’approbation des autres

« Comment se libérer du besoin d’être approuvée ? » Mayada Boulos place cette question au cœur de De bonne famille, son récit autobiographique entre pouvoir, famille et émancipation.

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Mayada Boulos et De bonne famille, son récit de liberté et d’émancipation
Mayada Boulos et De bonne famille, son récit de liberté et d’émancipation
Qui est Mayada Boulos, de son enfance au Caire à Matignon ?

Le placard en marqueterie abrite une bouteille de Black Label. Mayada Boulos a six ans. Au Caire, en 1987, elle observe sa mère boire au goulot, puis cacher le whisky. La bouteille, les gestes, les silences : l’enfant comprend qu’il se passe quelque chose qu’on ne lui explique pas.

Dans De bonne famille (Grasset, 288 pages), Mayada Boulos remonte le fil d’une vie traversée par les pertes, les déplacements et les changements de statut.

Née à Paris, élevée au Caire dans une famille chrétienne d’Orient qui a fait fortune dans le commerce des pierres précieuses, elle deviendra directrice de la communication à Matignon, puis dirigeante chez Havas Paris.

Mais cette trajectoire professionnelle n’est pas le seul fil du récit. Dans le prologue, elle formule l’enjeu qui éclaire rétrospectivement les scènes de son enfance :

« Le contraire de la dépendance n’est pas l’indépendance. C’est l’indifférence à l’approbation. »

Une enfance où le luxe masque déjà la peur

Du côté maternel, Mayada appartient à une longue lignée de chrétiens d’Orient qui a fait fortune dans le commerce des pierres précieuses. Son père, Amir, est journaliste et intellectuel.

Après la naissance de Wissam, il part en Irak, où il devient directeur d’un institut de recherche présenté comme l’équivalent du CNRS. Quelques années avant la naissance de Mayada, Saddam Hussein lui demande d’écrire sa biographie.

Mayada Boulos raconte sa conquête de la liberté
Mayada Boulos raconte sa conquête de la liberté

Les liens noués à Bagdad se prolongent ensuite au Caire, à travers des invitations, des dîners et des visites. Mayada écrit avoir déjà vu « Oncle Saddam » une ou deux fois chez elle. En 1988, alors qu’elle a sept ans, elle se retrouve assise sur ses genoux. Il lui offre une montre en or massif, avec son visage et sa signature en arabe gravés sur le cadran.

Ce souvenir conserve l’éclat d’un conte familial, mais sa portée change avec les événements qui suivent.

La ruine familiale se précise après 1996, dans une histoire où interviennent aussi une ferme située au kilomètre 55, des prêts et des garanties accordées à des amis. En 1998, les huissiers arrivent.

En 1995, pourtant, les signes extérieurs du train de vie familial subsistent. La scène racontée au présent, avec le majordome à la maison, fait sentir le décalage entre les apparences et la dégradation qui se prépare. L’enfant perçoit les gestes et les silences sans disposer encore des éléments qui lui permettraient de comprendre ce qui se joue.

La mort de Wissam fait basculer le récit

Wissam, son frère, meurt en 1996 après être tombé d’un train. Il préparait Noor, une revue culturelle anglophone dont le premier numéro devait comporter un dossier sur le rock égyptien et une analyse des traductions de Baudelaire en arabe. Pour financer le projet, il envisageait d’investir ses économies, de contracter un emprunt et de vendre sa guitare électrique.

Dans le chapitre consacré au Caire en 1998, l’autrice se souvient du son de la guitare qui filtrait sous sa porte et des clés dans la serrure.

« Ces deux sons-là ont disparu en même temps que lui », écrit-elle.

La disparition de son frère emporte ainsi des bruits ordinaires, devenus indissociables de sa présence.

Son père meurt en 2001. Le livre rapproche la dégradation de son corps de celle de ses finances. Après son triple pontage, ses parents hypothèquent les derniers hectares de la ferme pour payer le chirurgien. Le récit mentionne également les années de détention et les cigarettes.

Plus loin, Mayada décrit son père « ruiné, le cœur brisé par trop de cigarettes et d’idéaux ». La maladie et la ruine se répondent dans le portrait d’un homme dont les idéaux n’ont pas résisté aux épreuves. La disparition du père achève de défaire le cadre familial dans lequel elle a grandi.

Le parcours de Mayada Boulos raconté dans De bonne famille
Le parcours de Mayada Boulos raconté dans De bonne famille

Paris ne l’attend pas

Née en France mais élevée au Caire, Mayada revient à Paris sans retrouver spontanément une place. Elle cherche du travail, passe notamment par Monoprix Alésia et se heurte à une société où son histoire familiale ne lui procure aucun avantage. Un homme l’agresse en la traitant de « sale Arabe ».

Elle affirme alors : « C’est ici chez moi, maintenant. » La phrase ne gomme ni la violence de l’expérience ni la difficulté de s’approprier un pays que l’on connaît sans s’y sentir pleinement accueillie.

En 2005, elle est directrice adjointe de la communication à la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde). Sur les conseils de Noël, elle participe ensuite aux réunions de Terra Nova.

En 2012, pendant la campagne de François Hollande, elle contacte Marisol Touraine, avant de rejoindre son cabinet.

Ces étapes dessinent une progression professionnelle, mais pas une disparition immédiate du doute. La jeune femme reconnaît chez Noël cette impression d’avoir pénétré quelque part par effraction. Elle y retrouve une sensation familière : même lorsque les responsabilités s’élargissent, la légitimité acquise ne suffit pas toujours à faire taire le besoin d’être reconnue.

Le couple comme autre forme d’apprentissage

En 2010, Mayada demande à son mari Thomas ce que signifie l’amour pour lui. Il répond : « Être là pour l’autre en cas de coup dur. » À ses yeux, cette définition ressemble à la signature d’un contrat d’assurance : un homme présent en cas de sinistre, mais absent du quotidien.

Elle veut être adorée, pas assurée. Dans son livre, elle écrit ne plus vouloir être « une assurance, stable et prévisible ». Cette distinction déplace le regard sur son mariage.

La fiabilité dans l’adversité ne répond pas à son désir d’être aimée au quotidien. La rupture qui se prépare ne tient donc pas seulement à ce que son couple est devenu, mais aussi à ce qu’elle ne veut plus accepter comme définition de l’amour.

Plus tard, un dîner et une interview de François Sureau sur France Inter apparaissent dans le récit de la période qui précède son départ. Dans cette interview menée par Léa Salamé et Nicolas Demorand, elle retient une phrase de Sureau : « Il m’a sauvé de la recherche panique de l’assentiment. » Elle la rapproche de sa propre quête d’approbation, auprès de sa mère, de ses collègues et de Thomas.

La formule donne un nom à cette dépendance ; elle ne suffit pas, à elle seule, à expliquer la rupture.

La veille d’une réunion du Conseil de défense, Mayada annonce à Thomas qu’elle part. Le lendemain, alors qu’elle participe à la réunion à l’Élysée, sa mère lui envoie des messages au sujet de mandarines en promotion, puis d’oranges sanguines. Concentrée sur ses responsabilités et se répète : « Reste professionnelle. Ne craque pas ».

Elle choisit d’ignorer les messages pour rester dans son rôle, tandis que son esprit revient à la conversation de la veille. La scène fait coexister deux urgences : la rupture qu’elle vient de décider et les sollicitations familiales qui continuent de la ramener à son ancienne place. Son désir de s’affranchir de l’approbation ne fait pas disparaître les liens affectifs ni les réflexes qui les accompagnent.

Matignon, ou le vertige du chemin parcouru

Lorsque Jean Castex devient Premier ministre, en juillet 2020, Mayada Boulos prend la tête de la communication de Matignon. Dans le livre, le badge qu’on lui remet porte le titre de « Directrice de la communication du Premier ministre ».

Le détail rend tangible le chemin parcouru depuis ses débuts professionnels, sans suggérer que l’accès au pouvoir résout les interrogations plus anciennes.

Mathieu Sarda, qui dirige la programmation de la matinale de France Inter, meurt quelques semaines avant sa nomination. Ils se sont rencontrés lorsqu’elle travaillait au cabinet de Marisol Touraine. Lui cherchait des invités pour ses émissions ; elle, un relais médiatique. Leur relation s’est nourrie de théâtre, de littérature et de Flaubert.

Boulos écrit : « Il a choisi de partir le 7 juin 2020. Brutalement. En silence. » Elle ne précise pas les circonstances de sa mort.

En décembre 2020, débute sa chimiothérapie pour un cancer du sein. Elle propose sa démission à Castex, qui refuse. Elle poursuit son travail pendant les traitements. « Pas par héroïsme. Par survie », écrit-elle. Les cheveux tombent, puis les cils et les sourcils. Elle fait tatouer ses sourcils. Le chapitre se clôt sur cet aphorisme : « La vie ne vaut rien. Mais rien ne vaut la vie. » Mayada évoque aussi « une joie étrange ».

Ces mots ne nient pas la souffrance ; ils disent la coexistence de l’épreuve et d’un attachement à la vie que la maladie n’a pas entièrement entamé.

Havas, un retour dans un monde transformé

En 2018, alors qu’elle est partner chez Havas Paris depuis douze mois, Mayada découvre un environnement professionnel dont le jargon l’amuse. Les conférences téléphoniques deviennent des « calls », les réunions des « brainsto », les rapports des « bench ».

Elle ironise sur ces nouveaux mots, mais observe surtout ce qu’ils disent d’un métier qui a changé. Le sien lui paraît désormais « plus compatible avec une vie humaine.

Quatre ans plus tard, elle retrouve Havas Paris dans une position autrement plus exposée. En 2022, elle prend la direction de l’agence aux côtés de Julien, le brillant co-PDG, après l’éviction de son prédécesseur dans le contexte de #MeToo. Dans cette nomination, elle voit, la reconnaissance de son expérience et de ses résultats, mais aussi celle de son profil de femme issue de la diversité.

« Forte intensité mélanine. Ça, personne ne le dit », écrit-elle.

Une interprétation personnelle, qu’il faut distinguer des raisons officiellement avancées par le groupe.

Un deuxième Thomas, journaliste, la quitte brutalement juste avant le remaniement, bien avant sa nomination à la tête de Havas Paris. Entre-temps, elle s’est mariée, puis séparée.

La liberté ne consiste plus à être choisie

Après la séparation d’avec son mari, Mayada découvre les tâches administratives qu’elle n’avait jamais eu à accomplir seule. Elle appelle son ex-mari pour savoir s’il a également rempli sa déclaration d’impôts. « Oui, je l’ai faite ! Évidemment ! Mais seulement la mienne ! Pas la tienne. » Le mariage avait réglé cette question à sa place, sans qu’elle mesure tout ce qu’elle ne prenait pas en charge.

Au Café Français, elle croise le troisième Thomas, dont elle avait jusque-là ignoré le CV.

Leur conversation dure trois heures. Il évoque la déclaration d’impôts, lui rappelle la date limite, puis l’aide par téléphone, ligne après ligne, à remplir le formulaire. Le soir, il la rappelle pour savoir si tout s’est bien passé et lui propose de prendre un verre le lendemain. Dans les dernières pages, c’est cet homme qui partage sa vie depuis trois ans.

La dernière page ramène le livre à une image beaucoup plus ancienne. À six ans, Mayada regarde sa mère boire au goulot d’une bouteille à l’étiquette noire. Des décennies ont passé, mais l’image est restée. Puis viennent les dernières lignes :

« Je ne cherche plus l’assentiment. Je ne mendie plus l’amour. Je ne compte plus les verres. En moi, il fait jour. »

Le motif des verres relie l’enfance à l’émancipation adulte. Ce qui était alors une observation inquiète revient à la fin sous une autre forme. Mayada n’a plus à compter ce qui se boit, ni à mesurer ce que les autres lui accordent.

La liberté décrite dans ces dernières pages ne signifie pas vivre sans liens, mais ne plus faire de l’amour, du travail ou de la reconnaissance extérieure la mesure de sa propre valeur.

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