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À Lyon, Requiem(s) d’Angelin Preljocaj transforme le deuil en rage de vivre

Pour sa 99e à la Maison de la danse de Lyon, Requiem(s) transforme l’absence en mouvement, entre ombre, transe, mémoire et lumière du vivant.

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À la Maison de la danse de Lyon, Requiem(s) d’Angelin Preljocaj fait danser le deuil
À la Maison de la danse de Lyon, Requiem(s) d’Angelin Preljocaj fait danser le deuil
spectacle à Lyon

Dix-neuf corps surgissent dans la pénombre. Ils avancent, se rapprochent, se dispersent. Un danseur tombe, un autre vient à lui. Peu à peu, le plateau se transforme en une matière mouvante où les corps semblent chercher un nouvel équilibre.

Dès les premières minutes, Requiem(s) installe une danse de l’absence, mais une absence qui met les vivants en mouvement. 

Son sujet est grave, son écriture ne l’est jamais au sens statique du terme : tout y circule, se contracte, se rompt et recommence.

Le 30 septembre, à la Maison de la danse de Lyon, la pièce était présentée pour sa 99e représentation, devant une salle pleine. Créée en 2024, elle y est programmée jusqu’au 8 octobre 2026.

Cette étape lyonnaise confirme la puissance d’une œuvre portée par dix-neuf interprètes, dont la présence exige autant d’engagement individuel que de précision collective.

Entre ombre et lumière, les corps de Requiem(s) se déploient sur la scène lyonnaise, le 30 septembre-Angelin Preljocaj ©Didier-PHILISPART_1906 09.16.10
Angelin Preljocaj ©Didier-PHILISPART_1906 09.16.10

Angelin Preljocaj fait du deuil une matière chorégraphique

L’origine de Requiem(s) est profondément personnelle. En 2023, Angelin Preljocaj a perdu son père, sa mère et plusieurs amis proches. Ces disparitions ont fait naître le désir de travailler sur les sentiments liés à la perte et sur ce que la mémoire permet encore de faire vivre.

Le chorégraphe ne cherche pourtant pas à raconter ces morts. Il choisit de travailler avec cette langue muette du deuil, en faisant du corps le moyen d’exprimer ce que les mots ne peuvent atteindre.

Sur scène, cette démarche se traduit par une écriture où les relations entre les danseurs deviennent essentielles.

Les groupes se forment, se défont, se recomposent. Une chute modifie la trajectoire de ceux qui l’entourent ; un rapprochement change la géométrie de l’ensemble. La disparition se lit moins dans une image que dans ce qu’elle provoque.

Preljocaj inscrit cette recherche dans une réflexion plus large sur le rituel et la mémoire collective. Il évoque notamment les travaux d’Émile Durkheim sur la fonction des rites dans la constitution d’une collectivité.

Le requiem devient ainsi autre chose qu’un hommage aux morts : un moment où les vivants se rassemblent face à ce qui les dépasse.

À la Maison de la danse de Lyon, Requiem(s) d’Angelin Preljocaj célèbre les vivants
À la Maison de la danse de Lyon, Requiem(s) d’Angelin Preljocaj célèbre les vivants

Une mosaïque musicale accompagne les états du deuil

Le pluriel de Requiem(s) traduit cette volonté. Preljocaj explique ne pas avoir voulu chorégraphier le requiem d’un seul compositeur, mais construire une matière musicale hétérogène capable d’accueillir plusieurs sentiments liés à la perte.

  • Bach,
  • Mozart,
  • György Ligeti,
  • Olivier Messiaen,
  • Georg Friedrich Haas,
  • Jóhann Jóhannsson,
  • Hildur Guðnadóttir
  • et des chants médiévaux anonymes se succèdent dans la partition. Cette diversité fait passer le spectacle du recueillement à la tension, de la douceur à une énergie plus abrasive.

La danse suit ces changements sans chercher à les lisser. Les ensembles se resserrent, accélèrent, s’interrompent. Les corps passent de la procession à la transe, de la masse compacte à des figures plus individuelles.

Les lumières d’Éric Soyer, la vidéo de Nicolas Clauss et la scénographie d’Adrien Chalgard prolongent ces métamorphoses. Le dispositif reste cependant au service du mouvement :

c’est la présence physique des danseurs qui demeure le point d’ancrage du spectacle.

L’imaginaire des danses macabres médiévales affleure également dans la pièce. Mais la mort n’est jamais installée comme un personnage ou comme une image définitive. Elle apparaît par ses conséquences, dans les corps qui tombent, se soutiennent, s’éloignent et recommencent.

Élan, chute, rage, abandon : Requiem(s) traverse les corps avec une intensité saisissante-credit photo Yang Wang02
Angelin Preljocaj – Requiem(s) © Yang Wang02 15.15.44

Une dramaturgie qui refuse le tombeau

La force de Requiem(s) tient aussi à sa construction. Preljocaj ne déroule pas une histoire et ne cherche pas à conduire le spectateur vers une résolution. Le spectacle avance par états, par ruptures, par surgissements. Les tableaux se succèdent sans fabriquer un récit linéaire, laissant la musique, les corps et les images produire leurs propres correspondances.

Cette structure éclatée est essentielle. Elle évite au deuil de devenir un sujet illustré par la danse. Rien n’est expliqué, rien n’est psychologisé.

Le spectateur est placé au cœur d’une expérience sensorielle où le sens se forme progressivement, dans l’écart entre ce qui apparaît et ce qui disparaît.

La pièce trouve également sa singularité dans ses contrastes. Une séquence peut installer une forme de recueillement avant qu’une autre ne fasse irruption avec une énergie presque sauvage. La beauté n’y est jamais séparée de la violence, pas plus que la douceur de la brutalité. Cette instabilité donne au spectacle une tension qui ne retombe jamais complètement.

C’est peut-être là que le titre prend toute sa portée. Le requiem appartient traditionnellement au registre de la cérémonie funèbre. Preljocaj en déplace la fonction : il ne compose pas un monument aux disparus, mais une œuvre traversée par la question de ce que les vivants font de l’absence.

À Lyon, cette proposition a rencontré un public particulièrement attentif. Pour la 99e représentation, la Maison de la danse affichait salle pleine et les applaudissements ont été longs à l’issue du spectacle.

La réaction de la salle ne relève pas seulement de l’adhésion à une performance chorégraphique ; elle témoigne aussi de la capacité de la pièce à ouvrir un espace intime sans jamais dicter au spectateur ce qu’il doit ressentir.

Requiem(s) poursuit sa série lyonnaise jusqu’au 8 octobre. Le spectacle entre ainsi dans une autre temporalité, celle de la reprise et de la transmission : une même œuvre, interprétée soir après soir, qui ne produit jamais exactement la même rencontre avec la salle.

Pour une création née d’une expérience personnelle, cette évolution est peut-être l’un de ses enjeux les plus intéressants. Une fois livrée au plateau puis au public, l’œuvre échappe à celui qui l’a conçue.

Elle devient matière à d’autres mémoires, d’autres émotions, d’autres lectures. Le deuil, ici, cesse alors d’être seulement l’origine du spectacle pour devenir ce qui circule entre la scène et ceux qui la regardent.

À la Maison de la danse de Lyon, Angelin Preljocaj transforme le deuil en mouvement
À la Maison de la danse de Lyon, Angelin Preljocaj transforme le deuil en mouvement

Requiem(s) d’Angelin Preljocaj à Lyon

  • Créé en 2024, Requiem(s) est une pièce chorégraphique d’Angelin Preljocaj pour dix-neuf interprètes, d’une durée d’environ 1 h 30 sans entracte. La création mondiale a eu lieu les 17 et 18 mai 2024 au Grand Théâtre de Provence, à Aix-en-Provence.
  • À la Maison de la danse de Lyon, la pièce est présentée du 30 septembre au 8 octobre 2026.
  • Chorégraphie — Angelin PreljocajLumières — Éric SoyerCostumes — Eleonora PeronettiVidéo — Nicolas ClaussScénographie — Adrien Chalgard
  • Musiques — György Ligeti, Wolfgang Amadeus Mozart, Jean-Sébastien Bach, Hildur Guðnadóttir, chants médiévaux anonymes, Olivier Messiaen, Georg Friedrich Haas et Jóhann Jóhannsson.
Les corps se croisent, s’affrontent et s’étreignent : à Lyon, Requiem(s) donne une puissance physique au deuil.- credit photo Yang Wang03 15.15.44
Angelin Preljocaj – Requiem(s) © Yang Wang03 15.15.44

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