
Il y a les grandes histoires de la Seconde Guerre mondiale, celles que l’on croit connaître. Et puis il y a celles qui ont disparu dans les silences familiaux. The Past Ended on Mango Street, présenté en avant-première nationale le 12 septembre au cinéma Bellecombe, à Lyon, fait surgir l’une d’elles.
Pendant six ans, Jean-Baptiste Brelière a suivi Thomas Watson sur les traces de sa grand-mère Yvonne, internée dans un camp japonais à Java après l’invasion des anciennes Indes orientales néerlandaises en 1942.

Thomas connaissait sa vie jusqu’à l’arrivée des Japonais. Après, un immense silence.
Ce qui frappe d’abord, c’est que personne ou presque ne connaissait cette histoire. Pas même le réalisateur lorsqu’il rencontre Thomas.
Il découvre alors non seulement le traumatisme d’une famille, mais un pan largement ignoré de la guerre en Asie.
Des femmes et des enfants civils ont été internés dans des camps disséminés dans l’archipel. Yvonne se trouvait à Losari, près de Semarang, dans une région devenue aussi un centre du système d’esclavage sexuel organisé par l’armée japonaise.
Le film avance pourtant sans transformer les soupçons en certitudes. Yvonne est morte avant le tournage et la question la plus douloureuse restera sans réponse : que lui est-il réellement arrivé ?

Six années pour retrouver les traces d’un silence
C’est ce manque qui donne au documentaire sa force. Thomas enquête, retrouve des documents, confronte les récits.
Un témoignage du début des années 2000 permet notamment de découvrir qu’Yvonne avait été reconnue en Australie comme victime des persécutions japonaises et avait reçu une petite pension. Elle avait encadré cette attestation et l’avait accrochée chez elle.
Mais un document ne remplace pas une parole.À Lyon, Thomas le reconnaît : connaître enfin les conditions dans lesquelles sa grand-mère a vécu apporte une forme de liberté. Il découvre aussi l’ampleur de ce qu’elle a porté seule.
Cette histoire intime révèle alors quelque chose de plus vaste. Le traumatisme s’est transmis dans la famille par le silence, jusqu’à créer de la distance entre les générations.
Au départ, d’ailleurs, la famille de Thomas était réticente à l’idée même du film. Aujourd’hui encore, le sujet reste difficile à aborder frontalement.

Une mémoire effacée jusqu’aux lieux mêmes de l’histoire
L’un des moments les plus saisissants racontés par Brelière se déroule en Indonésie. Son beau-père a grandi à proximité de l’ancien camp de Losari. Il connaît le quartier, la rue.
Mais lorsqu’on lui demande s’il connaît le camp qui s’y trouvait, il répond qu’il n’en a jamais entendu parler.
Tout est là. Une histoire peut avoir eu lieu à quelques mètres d’une maison et disparaître presque entièrement de la mémoire collective.
Le réalisateur relie cet effacement à l’histoire mouvementée de l’Indonésie : après le départ des Japonais en 1945, la révolution et la lutte pour l’indépendance prennent le dessus. Le passé de l’occupation se retrouve pris entre la mémoire de la colonisation néerlandaise et celle de la naissance du nouvel État.
The Past Ended on Mango Street ne prétend donc pas refermer l’enquête. Il fait mieux : il montre ce que l’on peut encore retrouver lorsque les témoins disparaissent et que les archives manquent.
À la sortie de la projection, il reste une impression étrange. On pensait connaître la guerre. Le film rappelle qu’il existe encore, à l’autre bout du monde, des histoires entières qui attendent d’être racontées.





















