
Comment Jeux de prédation explore l’économie de survie
Dans le roman Jeux de prédation, Giger COBB montre comment peur et prudence transforment l’économie et la société.
Paru en décembre 2022, Jeux de prédation est un roman de science-fiction post-apocalyptique de Giger COBB, publié par le Cabinet d’édition Plumes Ascendantes, qui imagine un monde où l’économie ne s’effondre pas.
Elle continue. C’est précisément ce qui rend le tableau si dérangeant. L’humanité a survécu à l’Infestation, mais au prix d’une contrainte physique absolue : le bruit et le mouvement attirent des prédateurs aériens mortels. Produire, circuler, commercer, tout devient potentiellement létal. La croissance n’est plus un objectif, elle est un risque.
Sur le plan narratif, Jeux de prédation se présente comme un roman de science-fiction d’action et d’aventure, centré sur John, baroudeur pragmatique évoluant dans un futur hostile, porté par des scènes de tension, une ironie cynique et une structure volontairement vivante.
Mais ce cadre romanesque ouvre aussi la voie à une lecture plus large, où l’univers décrit fonctionne comme une fable sociale, politique et économique.
Le produit intérieur brut n’est même plus mesuré. Non par choix idéologique, mais parce que l’indicateur a perdu toute pertinence dans un monde où la performance met en danger ceux qui la poursuivent. L’économie ne cherche plus à optimiser, elle cherche à se rendre invisible.
Les usines sont enterrées, les villes recouvertes de bâches, les marchés relégués sous terre. Le travail existe toujours, mais il est fragmenté, contraint, hiérarchisé selon son utilité immédiate pour la survie collective. La valeur ne se crée plus par l’innovation ou l’expansion, mais par la discrétion.
Quand les indicateurs disparaissent
Dans Jeux de prédation, l’abandon du PIB agit comme un signal faible mais puissant : lorsque la survie devient la priorité, les outils de mesure hérités de l’abondance cessent d’éclairer l’action.
L’économie fonctionne alors sans boussole macroéconomique, guidée par une administration permanente de l’incertitude.
La mondialisation, elle, n’a pas survécu. Avions et trains ont été abandonnés, trop bruyants, trop rigides. Les échanges subsistent sous une forme dégradée : des convois routiers blindés, lents, rares, reliant des pôles urbains devenus quasi autonomes. Chaque grande ville fonctionne comme une cité-État, défendant ses routes, ses stocks, ses technologies.
Le commerce n’est plus libre, il est négocié, sécurisé, militarisé. L’économie mondiale s’est fragmentée en un archipel de territoires méfiants, où l’information vaut parfois plus que la marchandise.
L’État, en revanche, ne s’est pas effacé. Il s’est renforcé. Rebaptisé « Directoire de Salut public », il administre la société par un système de points de mérite. Travailler, accepter les tâches dangereuses, servir l’appareil productif ou sécuritaire permet d’accéder à des droits différenciés.
L’argent existe toujours, mais il n’est plus structurant. Le véritable capital est la reconnaissance de l’utilité par le pouvoir. La citoyenneté devient conditionnelle, mesurable, révocable.
Une économie du mérite sous contrainte
Le roman décrit une société où les individus ne sont plus des agents économiques autonomes mais des variables de gouvernement de la vulnérabilité collective.
Le mérite remplace le salaire comme instrument central de hiérarchisation sociale, instaurant une forme de servitude rationnelle.
Dans un monde saturé d’angoisse, la productivité ne tient que par la régulation chimique des affects. Les psychotropes sont distribués massivement pour prévenir la panique, lisser les comportements, maintenir l’effort. La santé mentale devient une variable macroéconomique.
L’anxiété est un coût. La lucidité aussi. L’économie ne repose plus seulement sur des flux matériels, mais sur une rationalisation industrielle des émotions.
Quand l’ennemi devient une variable économique
À mesure que le récit progresse, les xénoptères cessent d’être de simples figures de menace. Ils apparaissent organisés, intelligents, capables d’apprentissage. Le pouvoir humain tente d’abord de les combattre, puis de les comprendre, avant d’envisager l’impensable : composer avec eux.
L’ennemi devient une contrainte intégrable, parfois négociable. Le Directoire finit par traiter avec lui, non pour la paix, mais pour préserver ses intérêts économiques et politiques face à d’autres cités rivales.
Rationalité cynique
Le roman explore la capacité d’un système à intégrer une hostilité permanente tant qu’elle reste prévisible et exploitable.
La menace n’est plus un dysfonctionnement, mais un paramètre de mise en calcul stratégique.
Ce glissement est au cœur du propos. La morale devient secondaire face à la stabilité. La survie collective justifie la manipulation de l’information, la hiérarchisation des vies, les accords tacites avec la menace elle-même. L’économie ne cherche plus le bien commun, mais la continuité du pouvoir qui l’organise.
Relu avec le recul de quelques années, Jeux de prédation apparaît moins comme une dystopie spectaculaire que comme une fable économique rigoureusement logique. Tout continue : travailler, produire, commercer, gouverner. Mais au prix d’un basculement progressif vers une société administrée par la peur, la rareté et la sédation.
Le roman ne prétend pas dire l’avenir. Il extrapole des dynamiques déjà à l’œuvre : fragilité des chaînes logistiques, gouvernance par l’exception, normalisation de l’urgence, anesthésie sociale comme condition de la performance.
Une économie capable de survivre à presque tout, sauf peut-être à la question la plus dangereuse de toutes : pourquoi continuer ainsi. Cette question, le roman la laisse volontairement ouverte — et c’est sans doute là qu’il touche le plus juste.


















Giger Cobb nous livre avec Jeux de Prédations (édité par Plumes ascendantes) une délicieuse petite coupe d’un
sorbet acide à savourer avec délectation!
On pourrait croire au vu du thème à une énième version des aventures d’un baroudeur dans un monde post-apocalyptique.
Le baroudeur est bien là, viril et sans scrupules et le monde post-apocalyptique est plus oppressant que jamais.
Mais ce n’est qu’une apparence, le héros qui se veut froid et impitoyable a ses fractures et le monde est absurde et kafkaïen à souhait!
Même si les références sont américaines, l’ambiance rappelle celle de la science-
fiction soviétique telle qu’elle existait du temps des frères Strougatski et la scène des marrons glacés par exemple est digne des plus grands auteurs russes!
Une histoire menée de main de maître avec un style acéré. Nul doute que s’il persévère dans cette voie, Giger Cobb marquera la SF française qui manque par trop de grandes plumes comme celle-là.
Philippe
merci pour ce beau livre. je vais l’acheter.
Bien le Bonjour à l’équipe de Lyon éco & culture,
En tant qu’auteur du roman Jeux de Prédations, je ne me permettrais pas de commenter mon propre ouvrage. En revanche, je tiens à vous féliciter chaleureusement pour la qualité de cette chronique. En tant que rédacteur en fiscalité des grands groupes et ancien avocat d’affaires, je suis passionné de sciences économiques. De ce fait, j’ai à cœur de crédibiliser mes univers. Je peux donc témoigner que cette modélisation économique de ma dystopie tape dans le mille.
Seul regret, la chronique n’aborde pas l’autre dystopie du roman qui se prête pourtant à l’analyse économique. Une colonie sur une planète lointaine est contrainte de devenir un narco-état pour financer sa guerre contre les prédateurs indigènes. Le thème d’actualité de la contrainte budgétaire y est abordé. Le budget militaire hypertrophié étouffe l’économie civile. La guerre est financée par la spéculation : La colonie chasse les aliens de ses territoires pour hypothéquer le foncier à sa valeur « hors-alien. » Elle dégage ainsi des fonds pour la perpétuation du modèle.
Mon objectif en écrivant Jeux de Prédations était de faire un « page-turner » hypnotique et jubilatoire qui se dévore en une soirée (ou en un Paris-Lyon). Je voulais en seulement 144 pages non seulement donner des cours de sciences politiques, économiques, de tactique militaire, de criminologie et de techniques d’escroc, mais également faire défiler à toute vitesse des décors dépaysants où sévit une action d’une mégalomanie sincère qui tabasse un lecteur comblé.
Votre chronique montre que je suis parvenu à mon objectif, et j’en suis vraiment heureux. Merci ! Le Média Lyon éco & culture est une véritable trouvaille, auquel je souhaite sincèrement un succès mérité !
Giger Cobb
Merci beaucoup pour votre message et pour vos retours détaillés.
Nous sommes ravis que la chronique vous ait paru fidèle à l’esprit de votre ouvrage.
À très bientôt sur le magazine Lyon éco et culture, et encore bravo pour votre univers.
Pour ma part, j’ai pris plaisir à lire Jeux de Prédation de Giger Cobb ( éditions Plumes ascendantes)
En se plongeant dans ce court roman de SF, on vole, on rampe, on tombe – car l’auteur ne ménage ni ses personnages, ni ses lecteurs – et tout cela loin du politiquement correct et de la bien-pensance.
John, le héros n’est pas « déconstruit », c’est le moins qu’on puisse dire : la virilité et l’absence de scrupules sont assumés.
C’est peu de dire que tous les moyens sont bons pour parvenir à ses fins.
Et pourtant, allez savoir pourquoi : il reste attachant !
Si cette entrée en matière peut effrayer le lecteur délicat, je le rassure tout de suite : les deux maîtres-mots de ce roman sont : inventivité et humour.
Inventivité car le héros vit et se débat dans des milieux où la nature, les créations humaines et les créatures inhumaines ne peuvent jaillir que d’une imagination débridée.
Inventivité des mots et des expressions qui donnent à ce texte une saveur particulière.
Humour car on n’est jamais très loin de la parodie, les situations s’y prêtent.
John, le non-déconstruit, ne manque pas d’un humour … viril et bougon.
Bien sûr, cette inventivité dont je parlais plus haut est aussi au service de l’humour.
Jeux de Prédations doit se lire et se relire pour en extraire tout le suc !
Ingénieur de formation et inspecteur des finances publiques de carrière, amateur d’une science-fiction depuis l’enfance, on m’a recommandé Jeux de Prédations de Giger Cobb publié aux éditions Plumes Ascendantes (144 pages).
D’abord sceptique, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir un roman de SF qui aurait pu être écrit par un journaliste du « Canard Enchaîné » !
En effet, Jeux de Prédations est des plus savoureux. Il incarne, à sa manière, une science-fiction de rupture, non pas par la rigueur scientifique – dont l’auteur se contrefiche – mais par son ton peu habituel dans le genre SF.
Le livre respecte les attendus des lecteurs SF dans un premier temps pour mieux les tourner en dérision dans un second temps.
Jeux de Prédations est ainsi un roman SF court , mais foisonnant, enchaînant sur deux parties distinctes coups de théâtres, surprises et rebondissements souvent loufoque dans un rythme effréné, jusqu’à un retournement narratif final inattendu.
On y trouve un hommage flagrant à Starship troopers pour la première partie avec une Terre en butte aux attaques d’insectes sociaux géants.
La seconde partie n’en serait-il pas un à Avatar de Cameron avec les déboires de la colonisation humaine d’une planète sylvestre se heurtant à une espèce locale bien moins sympathiques que les Na’vis ?
La aussi, l’aveuglement technologique des humains ne fait pas le poids face aux capacités d’adaptation des indigènes.
Il s’en dégage une vision pessimiste sur nos sociétés, avec des castes dirigeantes égoïstes et hédonistes manipulant un monde corrompu et bureaucratisé, que ne dépare pas le cynisme du personnage principal.
L’ouvrage est parsemé de traits d’humour fulgurants, avec entre autres les tribulations bureaucratiques d’une boite de marrons glacés et une délirante scène de procès d’anthologie.
Jeux de Prédations pourrait être utilement remboursé par la sécu et prescrit par les psychiatres, résolvant ainsi la surconsommation de psychotropes en France, que le roman dénonce d’ailleurs à sa manière !