
#portrait
Entre soie, exil et transmission, les fils invisibles de Navbakhor Boudot Khaniyazova
L’odeur du plov encore chaud flotte dans la pièce. Sur une grande table en bois s’empilent des foulards en soie ikat, des rouleaux de tissus colorés, des bobines de fil, des taies d’oreiller en soie cousues sur place et quelques pantalons laissés par des habitants du quartier pour des retouches.
Au mur, des photos de Samarcande et de Boukhara côtoient des dessins rapportés par des voyageurs revenus d’Ouzbékistan.
Dans un coin, une machine à coudre tourne presque sans interruption.
Au 12 place Ambroise-Courtois, à Lyon, à quelques mètres de l’Institut Lumière, le lieu imaginé par Navbakhor — “Bahor” — BOUDOT KHANIYAZOVA ne ressemble ni à une boutique classique, ni à un centre culturel officiel.

Atelier textile, espace de rencontres, point de départ de voyages immersifs, lieu de repas communautaires et parfois salon de discussion économique improvisé : L’Esprit d’Ouzbékistan fonctionne comme une extension de son propre parcours.
Puis elle ajoute presque immédiatement :
« Et oui, ici je fais aussi des retouches pour les Lyonnais. Je n’ai aucune honte à le dire. »

Cette phrase résume sans doute mieux son histoire que beaucoup de discours sur l’entrepreneuriat interculturel. Derrière les robes de mariée en soie, les projets entre Lyon et Tachkent et les rencontres d’affaires franco-ouzbèkes, il y a aussi une femme qui continue à réparer des fermetures éclair et raccourcir des ourlets pour faire vivre son activité.
Et qui revendique ce travail manuel comme une forme de fidélité à son histoire.

Une enfance rythmée par les vers à soie
Navbakhor Boudot Khaniyazova a grandi dans une campagne ouzbèke éloignée des images touristiques de Samarcande. Son enfance se déroule dans une économie rurale encore profondément marquée par le coton, l’agriculture collective et la sériciculture.
Elle grandit aussi dans l’ombre de la mer d’Aral, catastrophe écologique devenue le symbole des ravages provoqués par la monoculture intensive du coton en Asie centrale.Sa mère est couturière. Son père travaille la terre.
Très tôt, elle participe elle-même à l’élevage des vers à soie.
Le souvenir reste extrêmement précis.
Pendant quarante-deux jours, raconte-t-elle, les vers doivent être nourris toutes les deux heures, jour et nuit. Les feuilles de mûrier sont déposées délicatement. Le bruit change selon leur croissance. La chaleur doit rester stable. L’attention ne peut jamais retomber.
Ce rapport presque physique à la matière textile traverse encore toute sa manière de travailler.
Dans son atelier lyonnais, Navbakhor Boudot Khaniyazova parle de la soie comme d’une matière vivante.
« Si tu es stressée ou dispersée, la soie le montre immédiatement. »
À côté du travail agricole, il y a aussi les livres. Dans les champs de coton, la jeune fille lit Victor Hugo et Alexandre Dumas en traduction ouzbèke.
Elle obtient finalement un diplôme universitaire de français avec l’ambition de devenir diplomate. Mais dans l’Ouzbékistan des années 2000, les jeunes issus des campagnes restent freinés par des systèmes administratifs hérités de l’époque soviétique.

À Tachkent, sans permis officiel de résidence, les perspectives demeurent limitées.
Pour beaucoup de jeunes femmes rurales, le destin semble déjà écrit.
Bahor décide alors de partir pour la France.
Sa mère vend la dernière vache familiale pour financer le billet d’avion.

La France rêvée… puis la chute
En 2007, elle arrive seule à Paris avant de rejoindre Lyon comme fille au pair dans une famille d’accueil.
Le choc est brutal.
« Je ne retrouvais pas la France des livres », dit-elle aujourd’hui.
L’isolement, la précarité et le déracinement la frappent de plein fouet. Pendant plusieurs mois, elle sombre psychologiquement.
Dans son témoignage, elle évoque sans détour des pensées suicidaires.
« J’étais au point de me suicider. »
La phrase est prononcée sans emphase. Comme un souvenir encore difficile à regarder entièrement.
À cette époque, elle dit avoir eu le sentiment de n’appartenir pleinement ni à la France ni à l’Ouzbékistan. Trop étrangère ici, déjà transformée là-bas.
La reconstruction sera lente. Elle passera par le travail manuel, quelques rencontres décisives et une forme de discipline quotidienne.
Parmi ces rencontres figure Nicolas Boudot, qui deviendra plus tard son mari.
« L’amour m’a sauvée », dit-elle aujourd’hui.

La couture comme reconstruction
La sortie commence avec une machine à coudre.
À Lyon, Navbakhor enchaîne les ateliers de retouche, les missions de contrôle qualité textile et les petits contrats précaires. Nous sommes alors en pleine crise du textile européen.
La couture devient progressivement autre chose qu’un simple revenu.
Cette résonance dépasse son propre parcours.
Sur LinkedIn, Nadira Artyk, ancienne éditrice à la BBC, réagit à l’une de ses publications en évoquant les couettes cousues par sa grand-mère, « bien plus qu’un savoir-faire : une mémoire, une patience, une forme d’amour silencieux ».
Puis il y a la découverte du patrimoine textile lyonnais.
Pour celle qui a grandi dans les cocons de vers à soie, découvrir Lyon — ancienne capitale mondiale de la soierie — produit un choc presque symbolique.
Peu à peu, elle se rapproche du milieu des soyeux lyonnais grâce à des événements organisés autour de la soie, notamment via l’association Intersoie.

Elle découvre alors un autre univers : celui des stocks dormants, des rouleaux déclassés, des chutes de soie haut de gamme mises de côté après des défauts de fabrication.
« On achetait les deuxièmes ou troisièmes choix », explique-t-elle.
Ces tissus deviennent progressivement la matière première de ses créations.
L’économie circulaire n’est pas ici un concept marketing mais une nécessité concrète.
Recycler, transformer, revaloriser : cette logique devient centrale dans le projet BAHOR France.
Aujourd’hui encore, une partie de ses créations naît de ces stocks lyonnais récupérés auprès des soyeux locaux.

BAHOR France : artisanat, transmission et débrouille
BAHOR France ne ressemble pas à une start-up classique.
La structure mêle artisanat textile, accompagnement social, voyages culturels, transmission de savoir-faire et mise en relation économique entre la France et l’Ouzbékistan.
Dans son atelier, Bahor accueille régulièrement des femmes en immersion professionnelle — souvent immigrées ou en reconversion — pour les initier au travail de la soie, à la couture et à l’entrepreneuriat artisanal.
Depuis plusieurs années, plusieurs dizaines de femmes sont passées par ces immersions informelles.

Une ancienne participante décrit « un lieu où l’on apprend autant à reprendre confiance qu’à travailler la soie ».
Certaines ont ensuite ouvert leur propre activité. D’autres non.
« Ce n’est pas magique », reconnaît l’entrepreneure. « Il faut énormément travailler. »
Le lieu lui-même reste en mouvement permanent.
Un jour, Bahor prépare des couettes en soie et des vestes réversibles confectionnées à la main. Le lendemain, elle organise un dîner communautaire pour Navrôz, le Nouvel An d’Asie centrale. Puis une rencontre entre entrepreneures françaises et ouzbèkes.
Entre deux rendez-vous, elle continue à faire des retouches.
Cette coexistence entre artisanat modeste et ambitions internationales donne au lieu une tonalité singulière.

AFOR et le tourisme comme immersion
Depuis plusieurs années, la Franco-Ouzbèke développe aussi des voyages immersifs en Ouzbékistan avec l’Association France Ouzbékistan Racines (AFOR).
Chaque année, plusieurs groupes français parcourent avec elle Khiva, Boukhara, Samarcande ou Tachkent.
Mais l’objectif dépasse largement le tourisme classique.Les participants rencontrent des artisans, visitent des ateliers textiles, découvrent les enjeux écologiques liés au coton et échangent avec des acteurs économiques locaux.
« Les gens veulent comprendre le pays de l’intérieur », explique-t-elle.

Pendant ces séjours, Bahor poursuit également ses propres échanges avec des clusters textile et soie ouzbeks pour développer les activités de BAHOR France.
En parallèle, elle rencontre des autorités locales et travaille à renforcer les relations économiques avec la France.
Une fonction discrète mais réelle
Autour d’elle, beaucoup parlent d’“ambassadrice” de l’Ouzbékistan à Lyon. Le terme reste symbolique.
Mais Navbakhor représente aujourd’hui une région ouzbèke dans certaines missions économiques et culturelles à Lyon. Ce rôle lui donne une place particulière dans les échanges émergents entre acteurs français et ouzbeks.
Elle accompagne des entrepreneurs français intéressés par le marché ouzbek, facilite des premiers contacts et aide à décoder les usages locaux.
L’Ouzbékistan, longtemps fermé économiquement, cherche aujourd’hui à attirer davantage de partenariats étrangers dans le textile, le tourisme ou l’industrie.

Bahor tente de s’insérer dans cet espace encore émergent.
Avec prudence.
« Beaucoup de choses restent à construire », reconnaît-elle.
Soie lyonnaise, ikat ouzbek et nouvelles collaborations
Le lien entre Lyon et l’Ouzbékistan passe naturellement par le textile.
Lyon conserve un prestige historique dans l’univers de la soie haut de gamme.
L’Ouzbékistan reste, lui, un pays majeur du coton et de la soie artisanale, notamment grâce aux ateliers de Marguilan et aux tissus ikat teintés à la main.
Bahor cherche aujourd’hui à faire dialoguer ces deux traditions.
En juin prochain, elle participera notamment au salon Made in France organisé à Tachkent avec le soutien de l’ambassade de France.

Fin août 2026, elle accompagnera également un voyage des Amis du Musée des Tissus de Lyon consacré aux savoir-faire artisanaux ouzbeks.

Pendant plusieurs jours, le groupe visitera ateliers de tissage, céramistes, teinturiers et artisans spécialisés dans la soie.
À cette occasion, elle prépare aussi une collection franco-ouzbèke mêlant soie lyonnaise et textile ikat d’Asie centrale.
Une manière de faire dialoguer deux patrimoines textiles que tout oppose techniquement.
Ce détail technique continue de la fasciner.
Comme si une partie de son histoire personnelle se trouvait déjà contenue dans cette inversion des gestes.

À Lyon, une diplomatie artisanale
À la Maison Esprit d’Ouzbékistan, les conversations passent souvent sans transition d’un ourlet de pantalon à un projet d’investissement textile ou à une discussion sur l’émancipation économique des femmes.
Des entrepreneurs lyonnais viennent y chercher des informations sur l’Ouzbékistan.
Des femmes ouzbèkes y trouvent un réseau. Des voyageurs y préparent leur départ.
Tout cela reste parfois désordonné.
« C’est un lieu vivant », résume une entrepreneure lyonnaise habituée des rencontres organisées sur place.
Mais ce désordre raconte aussi quelque chose de très contemporain : des échanges économiques et culturels construits à petite échelle, souvent loin des grandes institutions.
Bahor parle souvent de transmission.
Son discours mêle artisanat, écologie textile, entrepreneuriat féminin et circulation interculturelle.Parfois avec les contradictions d’un projet encore fragile.

Une histoire encore en train de se construire
Le parcours de Navbakhor (Bahor) BOUDOT KHANIYAZOVA résiste finalement aux catégories simples.
- Trop artisanale pour le business traditionnel.
- Trop entrepreneure pour le monde associatif.
- Trop politique pour la mode.
- Trop fragile aussi pour le récit confortable de l’intégration réussie.
Son histoire raconte surtout le prix humain de l’exil et la manière dont certaines trajectoires migratoires deviennent, avec le temps, des structures économiques et culturelles à échelle humaine.
Dans son atelier lyonnais, tout cela prend une forme très concrète :
- un foulard de soie,
- un repas partagé,
- une discussion improvisée autour d’un thé.
Puis elle retourne à sa machine à coudre.
Comme si tout repartait encore de là.























