#portrait
Un « bol russe en métal » reçu en héritage peut se révéler être un surtout de table en argent massif de la maison Odiot, estimé à 20 000 euros.
Pour Dorothée Lécrivain, cette histoire résume une part essentielle de son métier : avant de vendre un objet, encore faut-il savoir ce que l’on a entre les mains.
Commissaire-priseur diplômée en 2007, passée par les enchères, le musée des Tissus, le Québec, le notariat et, plus récemment, Aguttes, elle a créé en février 2026 sa propre société d’opérateur de ventes volontaires à Lyon.
Son choix est celui d’une spécialisation précise, autour des costumes, des textiles anciens et de leur histoire.
Enfant, elle rêve de devenir détective ou enquêtrice. Des années plus tard, l’enquête a simplement changé d’objet. Il ne s’agit plus de retrouver une personne ou d’élucider une affaire, mais de comprendre l’origine d’un vêtement, d’identifier une technique textile, de retracer la provenance d’une pièce.
Du droit à l’histoire de l’art
Son premier projet professionnel est pourtant très éloigné des salles de ventes. Après le bac, elle entreprend des études de droit avec l’objectif de passer le concours de commissaire de police.
Elle aime alors l’action, le terrain, le contact avec les personnes et les journées qui ne se ressemblent pas. Un problème de santé l’oblige à abandonner cette voie.
Dorothée se réoriente vers l’histoire de l’art et intègre l’École du Louvre. C’est au cours de cette formation qu’elle choisit de préparer le concours de commissaire-priseur. Elle complète son cursus par une licence de droit des affaires à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
En 2007, elle obtient son diplôme de commissaire-priseur de ventes volontaires aux enchères publiques ainsi que celui de commissaire-priseur judiciaire.
Ses premières années lui donnent une connaissance concrète des inventaires, des prisées, des ventes judiciaires et volontaires et des dossiers de succession.
La commissaire-priseur de Lyon travaille notamment dans une étude spécialisée dans les procédures collectives d’entreprises, puis rejoint une étude à Sceaux et fréquente l’hôtel des ventes de Drouot.
Les inventaires de succession lui réservent parfois des situations très éloignées des objets d’art et lui donnent très tôt le goût du terrain.

Le musée transforme un intérêt en véritable spécialisation
Une rupture professionnelle la conduit à Lyon. Licenciée pour motif économique et déçue de cette expérience, elle souhaite également quitter Paris. Une ancienne professeure de l’École du Louvre lui propose de rejoindre le musée des Tissus comme attachée de conservation.
Elle y travaille sur le commissariat d’expositions, les recherches documentaires et iconographiques, les protocoles de conservation et le récolement des collections.
Le musée transforme alors un intérêt en véritable spécialisation.
Dorothée Lécrivain se passionne pour l’histoire du costume et son évolution, de l’Antiquité à nos jours, mais aussi pour les influences entre costumes civils, religieux et militaires.
Son regard porte autant sur les pièces que sur leur fabrication :
- qualité des tissus,
- techniques de tissage,
- fils employés,
- broderies,
- patrons,
- dessins préparatoires
- et montage des vêtements.
Elle privilégie les costumes et accessoires anciens, notamment des XVIIIe et XIXe siècles, tout en s’intéressant aux grands couturiers de la première moitié du XXe siècle, avec une prédilection pour Christian Dior.
Les vestes masculines du XVIIIe siècle, les vestes à brandebourgs, les textiles à décor religieux, les orfrois et les tapisseries du XVIe siècle figurent parmi ses centres d’intérêt.
Cette spécialisation s’appuie sur une formation technique obtenue en 2009 au Centre international d’étude des textiles anciens de Lyon, consacrée à l’analyse des techniques de tissage et des matières employées.

Lyon devient le territoire naturel de son expertise
Son choix de rester à Lyon répond à la fois à son histoire personnelle et à la logique de sa spécialisation. Elle vit dans la ville depuis près de vingt ans et la considère comme sa ville d’adoption.
Dorothée y trouve surtout un environnement directement lié à son domaine.
Lyon possède une histoire textile exceptionnelle, notamment autour de la soie et de la « grande fabrique ».
Le développement des manufactures, des maisons de soieries et des savoir-faire a laissé un patrimoine considérable, que Dorothée Lécrivain estime encore insuffisamment connu du grand public.
Son passage au musée des Tissus lui a permis d’en mesurer directement la richesse et de travailler au plus près de collections qui ont conforté son intérêt pour les costumes et les textiles anciens.
Son projet entrepreneurial s’inscrit désormais dans cette continuité, en faisant de Lyon le territoire naturel d’une expertise spécialisée.
C’est plus court, plus tendu et plus utile au sujet. Les exemples des vestes, orfrois et tapisseries restent dans la partie consacrée au musée, où ils ont davantage de valeur.

Du Québec au notariat, des expériences qui élargissent son regard
Après le musée, elle revient aux enchères et travaille à Roanne comme clerc de commissaire-priseur avant de consacrer un temps à sa vie de famille. Elle part ensuite à Montréal, où elle rejoint Encans Québec.
Le dépaysement professionnel est alors complet. Elle découvre un autre environnement de ventes et une grande diversité d’objets.
De retour en région lyonnaise, elle rejoint une étude notariale. Pendant plusieurs années, elle travaille sur des dossiers immobiliers et patrimoniaux, notamment dans le cadre d’actes et de successions.
Cette étape lui apporte une autre compréhension des situations dans lesquelles les biens doivent être inventoriés, évalués, partagés ou transmis.
Chez Aguttes, elle acquiert une expérience commerciale
En 2025, elle rejoint Aguttes comme commissaire-priseur et responsable du bureau de représentation de Lyon. Cette fois, l’enjeu ne se limite plus à l’expertise des objets.
Madame Lécrivain participe au développement du fichier clients, anime le bureau, réalise des journées d’estimation et accompagne les clients dans la négociation et la contractualisation.
Cette expérience est directement antérieure à la création de sa société. Elle lui apporte une connaissance concrète de l’autre versant du métier :
- faire venir des clients,
- construire une relation commerciale,
- identifier des biens susceptibles d’être vendus
- et accompagner leur propriétaire jusqu’à la mise en vente.
En février 2026, elle crée sa propre société d’opérateur de ventes volontaires. Le passage d’une maison de ventes établie à une structure qu’elle dirige elle-même change alors la nature de son pari : il ne s’agit plus seulement de mettre son expertise au service d’un acteur existant, mais de construire une activité autour d’un domaine qu’elle a choisi de cibler.

Dans le textile ancien, l’apparence ne suffit pas
Son activité couvre aujourd’hui l’estimation, le conseil et la mise en vente. Elle réalise aussi des prisées en vue d’assurances ou de partages et des évaluations fiscales dans le cadre de successions, notamment en collaboration avec des notaires.
Le textile ancien présente une difficulté particulière : l’authenticité d’une pièce ne se résume pas à celle de son apparence.
Un tissu peut avoir été retissé à partir d’un modèle ancien, un vêtement remonté ou modifié, certains éléments remplacés ou restaurés. L’état de conservation constitue une autre variable importante, puisqu’il peut influer sur la valeur marchande.
L’expertise suppose donc de croiser l’observation matérielle avec les recherches historiques et documentaires. C’est précisément cette partie du métier qui l’intéresse.
Elle recherche la provenance, les propriétaires successifs, les usages et les transformations d’une pièce, puis complète les récits familiaux par des recherches iconographiques et comparatives.
Les propriétaires apportent souvent une première partie du récit à travers la mémoire familiale. Le travail de l’expert consiste ensuite à confronter cette histoire à l’objet lui-même et aux sources disponibles.
L’Odiot illustre la valeur économique de l’expertise
Un client la contacte un jour au sujet d’un « bol russe en métal » reçu en héritage et dont il souhaite se séparer.
L’objet se révèle être un important surtout de table en argent massif de la maison Odiot, estimé à 20 000 euros.
Le propriétaire pensait donc connaître la nature du bien qu’il détenait. L’expertise en change l’identification et, avec elle, l’appréciation de sa valeur.
L’épisode résume le rôle économique qu’elle attribue à son métier : la connaissance n’intervient pas seulement au moment de fixer un prix.
Elle permet d’abord d’établir ce qui est réellement vendu.
Les objets rencontrés dans les inventaires peuvent d’ailleurs prendre des formes inattendues. Une cliente lui avait un jour présenté comme un « objet insolite » un chat qu’elle avait fait naturaliser et qu’elle conservait dans une armoire.
Une anecdote qui rappelle que le commissaire-priseur travaille rarement sur un patrimoine standardisé :
- chaque maison,
- chaque succession et chaque collection impose de repartir de ce qui existe réellement.
Cette logique prend une importance particulière pour les textiles anciens. Une pièce ne se résume ni à son apparence ni à son état.
Sa matière, sa technique, son montage, sa période, sa provenance et les éventuelles transformations qu’elle a subies participent à son identification et à son appréciation.
Une maison de ventes fondée sur la spécialisation
Le projet de Dorothée Lécrivain repose ainsi sur une combinaison de compétences acquises dans des univers différents :
- droit,
- enchères,
- conservation muséale,
- connaissance technique des textiles,
- pratique des dossiers patrimoniaux et développement commercial au sein d’une maison de ventes.
Elle choisit désormais de concentrer cet ensemble sur un champ précis. Elle accompagne particuliers et professionnels pour des estimations, des ventes et des prisées, mais aussi dans des situations où l’objet intervient dans une succession, un partage ou un dossier d’assurance.
Elle enseigne parallèlement l’histoire de l’art ainsi que le droit et l’éthique du marché de l’art à l’EAC Lyon. Son intérêt pour la provenance et l’authenticité prolonge cette attention portée à l’histoire des biens.
La société créée en 2026 est encore trop récente pour permettre d’en mesurer les résultats économiques.
Son modèle, lui, est lisible : faire de la spécialisation technique un élément différenciant et une partie de la valeur apportée au client.
Dans certains segments du marché de l’art, savoir reconnaître, documenter et raconter une pièce peut être aussi déterminant que savoir la vendre.






















