Quand Corto débute ses études d’informatique, il imagine rejoindre l’univers du numérique. Cinq ans plus tard, il travaille chez Kering comme Financial System Analyst, à la frontière entre systèmes d’information et finance.
Son parcours illustre une évolution qui transforme progressivement le marché du travail : les frontières entre métiers deviennent moins lisibles, tandis que les compétences se recomposent au rythme des innovations.
Cette transformation était au cœur d’un récent numéro de Les métiers de demain, l’émission animée par Florence Duprat sur JobTalk TV.
Réunissant responsables de formation, étudiants et recruteurs, le débat a offert un aperçu concret des interrogations qui traversent aujourd’hui les entreprises comme les établissements d’enseignement supérieur.
Car derrière les promesses de l’intelligence artificielle, de la cybersécurité ou de la data se pose une question plus fondamentale : comment préparer les futurs professionnels lorsque les technologies évoluent parfois plus rapidement que les référentiels de formation ?
Des frontières professionnelles de plus en plus poreuses
Pendant longtemps, les formations conduisaient à des débouchés relativement identifiables. Les intitulés de poste étaient connus, les trajectoires plus prévisibles.
Cette logique s’efface progressivement dans les secteurs les plus exposés à la transformation numérique.
Les entreprises recherchent désormais des profils capables de comprendre plusieurs univers à la fois. La finance s’appuie sur les données.
Le marketing utilise l’intelligence artificielle. La cybersécurité mobilise autant des compétences techniques que des connaissances réglementaires ou organisationnelles.
La formule est volontairement forte. Elle traduit néanmoins une réalité observable : les recruteurs accordent une importance croissante aux profils capables de naviguer entre plusieurs domaines d’expertise plutôt qu’à des spécialistes enfermés dans une seule discipline.
Cette évolution ne signifie pas la disparition des métiers traditionnels de l’informatique. Elle révèle plutôt une tendance à leur enrichissement et à leur spécialisation croisée.
Comment former lorsque le marché se transforme en permanence ?
Face à cette évolution, les établissements d’enseignement supérieur multiplient les expérimentations. Certaines formations renforcent leurs liens avec les entreprises, d’autres développent l’apprentissage par projet ou les mises en situation réelles, tandis que certaines conservent une forte culture académique en y intégrant davantage d’expériences professionnelles.
À Epitech, la réponse présentée lors de l’émission repose largement sur le travail par projet et l’autonomie des étudiants.
« On aime dire qu’à Epitech, on ne forme pas à un métier », explique Laura Hassan.
L’idée est de développer des compétences transférables :
- résoudre des problèmes,
- travailler en équipe,
- rechercher l’information
- ou apprendre de nouveaux outils.
Cette réflexion dépasse largement le cadre d’un établissement. Dans l’ensemble de l’enseignement supérieur, la question est désormais moins celle du choix entre théorie et pratique que celle de leur articulation dans un environnement technologique en évolution rapide.
Les défenseurs des pédagogies actives mettent en avant l’autonomie, la capacité à collaborer et l’apprentissage par l’expérimentation. D’autres rappellent que les fondamentaux scientifiques et théoriques demeurent indispensables pour comprendre les transformations à venir plutôt que les subir.
Dans les faits, la plupart des établissements cherchent aujourd’hui à combiner ces deux dimensions.
Les entreprises s’impliquent de plus en plus tôt
Cette évolution se traduit également par un rapprochement croissant entre les écoles et les recruteurs.
- Stages, alternance,
- hackathons,
- projets collaboratifs ou incubateurs : les entreprises participent de plus en plus directement à la formation des futurs diplômés.
Parmi les partenaires d’Epitech figure BPCE-IT, filiale technologique du groupe BPCE. L’entreprise opère les infrastructures informatiques du groupe bancaire et recrute régulièrement dans les domaines de l’ingénierie, des réseaux, de la production informatique ou de la cybersécurité.
Son directeur des ressources humaines, Laurent Magne, décrit des besoins qui évoluent sous l’effet de l’automatisation et de l’intelligence artificielle générative.
Selon lui, les étudiants issus de formations fortement orientées vers les projets présentent souvent des qualités recherchées par les employeurs :
- autonomie,
- esprit d’équipe
- et capacité à expérimenter.
BPCE-IT accueille chaque année entre 160 et 180 jeunes en stage ou en alternance. L’entreprise affiche également l’ambition de transformer une part importante de ces expériences en recrutements durables.
Il s’agit toutefois d’un objectif présenté par BPCE-IT au cours de l’émission et non d’un résultat documenté dans le cadre des échanges.
Au-delà des chiffres, la tendance est claire : les entreprises cherchent à sécuriser leurs futurs viviers de compétences bien avant l’obtention des diplômes.
Cette proximité croissante entre établissements et recruteurs soulève néanmoins une question récurrente. Les besoins immédiats du marché doivent-ils orienter les programmes ? Les technologies dominantes aujourd’hui ne seront pas nécessairement celles qui structureront les carrières dans dix ou quinze ans.
Pour les écoles comme pour les entreprises, l’équilibre consiste à répondre aux attentes actuelles sans perdre de vue la durée des parcours professionnels.
Le défi encore sous-estimé de la mixité
Un autre sujet apparaît en arrière-plan des échanges mais mérite une attention particulière : la place des femmes dans les métiers du numérique.
Malgré les progrès enregistrés ces dernières années, la féminisation du secteur demeure limitée.
Selon les données de la Commission européenne, les femmes représentent moins d’un cinquième des spécialistes des technologies de l’information et de la communication au sein de l’Union européenne.
Cette réalité influence directement la capacité du secteur à répondre à ses besoins de recrutement.
Dans un contexte de tension sur les compétences numériques, une faible diversité réduit mécaniquement le nombre de talents disponibles. Les enjeux de compétitivité rejoignent alors ceux de l’inclusion.
C’est dans cette perspective que Priscilia, étudiante en cinquième année, a cofondé l’association Digiz’elles.
Son objectif est de sensibiliser davantage de jeunes filles aux carrières technologiques à travers des rencontres, des conférences et des actions de découverte.
Le constat est largement partagé dans le secteur. La question est désormais de savoir à quelle vitesse les pratiques d’orientation, de recrutement et de représentation évolueront.
Une transformation qui dépasse la seule question des métiers
Ce que révèle finalement le débat animé par Florence Duprat dépasse largement la question des formations technologiques.
Il met en lumière une mutation plus profonde du marché du travail. Les carrières deviennent moins linéaires, les compétences plus transversales et les frontières entre métiers plus perméables.
Les entreprises cherchent déjà des profils qu’elles auront parfois du mal à définir précisément demain. Les écoles, elles, tentent de préparer les étudiants à cette réalité mouvante sans renoncer aux fondamentaux qui structurent leurs disciplines.
La question n’est donc plus seulement de savoir quel métier exercer dans dix ans.
Dans l’économie numérique, l’enjeu est peut-être devenu plus simple et plus ambitieux à la fois : acquérir les connaissances et les méthodes qui permettront d’évoluer lorsque les métiers eux-mêmes continueront de se transformer.






















